Google+ Montebourg 06: Arnaud Montebourg : "Il y a toujours une alternative" - Interview (texte intégral) - Le Monde du 23.08.2014

samedi 23 août 2014

Arnaud Montebourg : "Il y a toujours une alternative" - Interview (texte intégral) - Le Monde du 23.08.2014

Arnaud Montebourg : "Il y a toujours une alternative" - Interview (texte intégral) - Le Monde du 23.08.2014

Propos recueillis par Bastien Bonnefous, Patrick Roger et Thomas Wieder

Arnaud Montebourg, ministre de l'économie, le 22 août, dans son bureau à Bercy.

Sur son bureau, un bicorne noir ourlé d'un ruban bleu-blanc-rouge. Dans sa poche de veston, un smartphone qui sonne sur l'air de Isn't she lovely, le tube de Stevie Wonder. « Ah ! ah ! Isn't she lovely, la croissance ? Elle n'est pas belle, la croissance ? » Ce vendredi 22 août au soir, c'est un Arnaud Montebourg à la fois enjoué et pugnace qui reçoit Le Monde dans son bureau de Bercy. A l'avant-veille de sa traditionnelle Fête de la rose de Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire), où il a invité Benoît Hamon, son collègue de l'éducation, le ministre de l'économie a décidé de frapper fort.

Certes, le cœur de son propos n'est pas nouveau, et cela fait des années que M. Montebourg dénonce le dogme de l'orthodoxie budgétaire. Seulement voilà, il est aujourd'hui ministre de l'économie, et sa condamnation des politiques menées dans la zone euro – France y compris, souligne-t-il – pose inévitablement une question politique majeure : celle de son avenir dans un exécutif dont les deux têtes, François Hollande et Manuel Valls, martèlent qu'ils n'entendent pas changer de « cap ».

Pour l'heure, Arnaud Montebourg, qui n'oublie pas de rester prudent malgré ses airs bravaches, prend bien soin de ne pas attaquer frontalement les deux hommes. Mais pour combien de temps ? La question est désormais posée.

Les derniers indicateurs économiques sont très inquiétants, la croissance est nulle, le chômage augmente. Que faire ?
L'honnêteté oblige à dire que la croissance est nulle chez nous, qu'elle est négative chez nos voisins et qu'il existe un grave risque déflationniste dans la zone euro. Aujourd'hui, tous les économistes sérieux le disent : la récession menace en Europe pendant que la croissance monte partout ailleurs dans le monde. Il faut donner la priorité à la sortie de crise et faire passer au second plan la réduction dogmatique des déficits, qui nous conduit à l'austérité et à la montée continue du chômage.
Au « Monde », en avril 2013, vous disiez déjà que ce choix menait à la « débâcle ». Nous y sommes ?
Je ne me plais pas dans le rôle de l'oracle. Mes déclarations d'avril 2013 étaient fondées et restent valables. Il faut provoquer un électrochoc dans la zone euro. Dans un contexte de reprise, le seul îlot kafkaïen est la zone euro, où les leaders des pays membres s'obstinent à mener des politiques qui bloquent la croissance et empêchent le chômage de baisser.
Sur la réduction des déficits, M. Hollande dit qu'il faut adapter le rythme. Est-ce que l'adaptation est suffisante ?
Le pas que le président de la République a fait est utile. Il faut maintenant en tirer les conséquences en termes budgétaires. Aujourd'hui, la réduction à marche forcée des déficits est une aberration économique car elle aggrave le chômage, une absurdité financière car elle rend impossible le rétablissement des comptes publics, et un sinistre politique car elle jette les Européens dans les bras des partis extrémistes qui veulent détruire l'Europe. Je l'ai dit devant le conseil des ministres, j'en parle souvent avec mon collègue des finances, je le dirai jusqu'à ce que je n'aie plus de souffle : l'Europe est en train de se mettre dans une impasse à cause de choix de politiques économiques qui s'apparentent à un accident industriel majeur de l'histoire économique contemporaine.

En a-t-on trop fait en Europe, et notamment en France depuis deux ans, en matière de contraction budgétaire ?
Ce n'est pas mon constat, c'est le diagnostic posé par les institutions financières du monde entier, à commencer par le Fonds monétaire international qui, par la voix de sa directrice, Christine Lagarde, met en garde les dirigeants européens contre un excès de consolidation budgétaire. Paul Krugman, Prix Nobel d'économie, a encore déclaré le 13 août : « Le scénario du cauchemar en Europe n'est pas hypothétique. La nouvelle de la production industrielle en panne fait craindre une nouvelle entrée en récession en Europe, la première raison, c'est l'austérité. » Ces alertes sont également lancées par les dirigeants des grandes puissances mondiales, dont Barack Obama.
Mais n'est-ce pas ce que fait le gouvernement auquel vous appartenez ?
Je n'excepte pas la France de ce constat. C'est la raison pour laquelle je m'emploie à me faire le porte-parole de ceux, si nombreux, qui appellent à faire évoluer nos choix politiques dans la zone euro. Aujourd'hui, malheureusement, les faucons de l'inflation, qui combattent l'inflation quand elle disparaît en oubliant de combattre l'essentiel, le chômage de masse, sont surreprésentés à la Banque centrale européenne .
La BCE doit changer de braquet et se mettre à faire ce que font toutes les banques centrales du monde, notamment des pays qui ont su faire repartir la croissance, à savoir racheter de la dette publique. Nous avons deux problèmes : la politique budgétaire européenne, avec l'accumulation des plans d'austérité dans tous les pays de l'Union, et la politique monétaire, excessivement verrouillée. Les leçons des années 1930 devraient nous faire comprendre que c'est le chômage qui provoque un durcissement et une montée de la violence dans les sociétés européennes.
Le gouvernement s'est engagé à réaliser 50 milliards d'euros d'économies en trois ans. Certains économistes trouvent que c'est trop. Qu'en pensez-vous ?
Si des économies doivent être réalisées, elles doivent être partiellement restituées aux Français pour compenser l'effet récessif qu'elles pourraient générer. Pour ma part, je défends la règle des « trois tiers ». J'ai adressé une proposition en ce sens au premier ministre et au président de la République. Un premier tiers de ces économies doit servir à réduire le déficit, car nous sommes attachés au sérieux budgétaire. Un deuxième tiers est déjà affecté au soutien des entreprises, qu'il est nécessaire de soutenir. Enfin, le dernier tiers doit être consacré aux ménages pour stimuler leur pouvoir d'achat et la croissance. Il serait d'ailleurs très bon que tous les pays européens fassent de même, c'est ce qu'a déjà commencé Matteo Renzi en Italie.
MM. Hollande et Valls ne semblent pas partager votre point de vue…
Pour l'instant, je fais des propositions. Je souhaite qu'au sein du gouvernement et de la majorité nous puissions les faire progresser.
On en est encore loin…
La mi-temps est toujours le moment de la revue tactique et stratégique. Il faudra que le débat progresse.
En France, le problème n'est donc pas seulement un problème d'offre mais aussi de demande ?
Le problème est double et nous devons traiter les deux en même temps. On a aidé les entreprises, il est urgent d'aider les ménages. Nous pourrions par exemple imaginer d'intensifier les baisses d'impôts concernant les classes moyennes et les classes populaires.
Que faut-il faire avec l'Allemagne ?
Il faut hausser le ton. L'Allemagne est prise au piège de la politique austéritaire qu'elle a imposée à toute l'Europe. Quand je dis l'Allemagne, je veux parler de la droite allemande qui soutient Angela Merkel. La France n'a pas vocation à s'aligner sur les axiomes idéologiques de la droite allemande. Je ne peux que remercier Sigmar Gabriel, mon homologue socialiste à l'économie, qui pousse dans le même sens que nous.
Mais nous ne pouvons plus nous laisser faire. Si nous devions nous aligner sur l'orthodoxie la plus extrémiste de la droite allemande, cela voudrait dire que le vote des Français n'a aucune légitimité et que les alternances ne comptent plus. Cela signifierait que, même quand les Français votent pour la gauche française, en vérité ils voteraient pour l'application du programme de la droite allemande ! Nous ne pouvons l'accepter.
C'est ce qui se passe ?
C'est une des raisons pour lesquelles nous avons une poussée du Front national, avec le risque que les Français se détournent de l'Europe. Nous devons apporter des solutions alternatives.
A celles que porte le gouvernement auquel vous appartenez…
Pour l'instant, le débat est ouvert, puisque la loi budgétaire sera présentée en septembre. Ce débat est fondé sur un diagnostic partagé des difficultés prolongées de la crise française et européenne. Les esprits libres sont fondés à en tirer quelques conséquences. Ces idées font leur chemin.
Envisagez-vous de quitter le gouvernement si vous n'avez pas satisfaction sur ces choix ?
Je ne me situe pas dans cette hypothèse. Mon travail, depuis deux ans, est inlassablement de convaincre… Je n'y parviens pas toujours. Mais je suis à mon poste de combat pour faire évoluer des politiques qui méritent d'être changées. Les choix politiques ne sont pas figés.
Donc changer de cap ?
Je pense que je l'ai exprimé assez clairement. Il y a toujours une alternative.
Vous avez plaidé pour la nomination de M. Valls à Matignon. Avez-vous la même vision de la situation politique et économique ?
Je discute beaucoup avec Manuel Valls. Je plaide sans relâche auprès de lui et de ses équipes. Nos rapports sont amicaux et trempés dans la franchise. Après, c'est à lui de décider, il est le premier ministre.
Vous avez invité à Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire), dimanche, ceux que l'on appelle les « frondeurs » au PS…
J'ai invité tous les députés socialistes comme tous les ans. Je ne tiens pas à jour une liste des frondeurs. Je discute avec la majorité, toute la majorité.
Est-ce que ceux qui, au PS, posent les questions que vous posez, doivent être qualifiés, comme l'a fait le premier ministre, d'« irresponsables » ?
Dans la Constitution, le Parlement a la responsabilité de contrôler l'action du gouvernement et non l'inverse. Chacun exerce ses responsabilités. Les députés prennent les leurs. Le premier ministre est un républicain convaincu qui sait l'importance du débat dans une démocratie.
Y a-t-il un risque d'embrasement de la société française ?
La société est exaspérée. Il faut l'écouter, l'entendre et répondre à ses demandes. Beaucoup de parlementaires le ressentent. Il est grand temps de réagir.

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