Google+ Montebourg 06: Jean-Marc Ferry : "Un revenu de base pour tous et sans condition? Une idée au service de l'esprit d'entreprise"

jeudi 20 juin 2013

Jean-Marc Ferry : "Un revenu de base pour tous et sans condition? Une idée au service de l'esprit d'entreprise"

Interview de Jean-Marc Ferry réalisée par Romain Renier pour La Tribune, publiée le 20.06.13 : 

Gauchiste, l'idée d'un revenu pour tous sans condition ? Plus compliqué que cela. Même la Suisse s'y intéresse de près. Le philosophe Jean-Marc Ferry considère qu'il s'agit d'une nécessité pour faire face à la concurrence accrue des pays émergents et à la captation de richesses par la finance au détriment de l'économie réelle.
Tout citoyen devrait avoir le droit à un revenu de base, ou à une allocation universelle qui viendrait s'ajouter à son salaire ou au revenu qu'il tire de son travail afin qu'il puisse assurer sa subsistance en cas de coup dur. C'est cette idée qu'avait développée le philosophe des Lumières et Père Fondateur des États-Unis Thomas Paine au 18ème siècle. Depuis, ce concept méconnu suscite fantasmes, attrait, interrogations ou rejet.
Aujourd'hui, de nombreux philosophes et économistes essaient d'en développer des applications adaptées à notre temps. Jean-Marc Ferry, professeur de sciences politiques et de philosophie à l'Université libre de Bruxelles et titulaire de la chaire de Philosophie de l'Europe à l'Université de Nantes est l'un d'entre eux. Pour La Tribune, il explique ce qu'est l'allocation universelle et sa vision d'une idée en faveur de laquelle les Suisses ont demandé par pétition le vote d'une loi.
La Tribune - Pour bien comprendre ce qu'est l'allocation universelle, aussi appelée revenu de base, qu'est ce qui la différencie de l'actuel RSA ?
Jean-Marc Ferry - Le RSA ne présente pas les deux caractères essentiels que sont l'universalité et l'inconditionnalité. L'universalité signifie qu'il est ouvert à tout citoyen, quelle que soit la situation qu'il occupe dans l'économie et la société. L'inconditionnalité, elle, implique que l'application de ce droit n'est soumise à aucune autre condition que celle d'être citoyen. Mais l'instauration du RSA peut toutefois être regardée comme une avancée timide et très indirecte sur cette voie.
Certains libéraux sont séduits par l'idée alors qu'elle prône la mise en place d'un revenu sans contrepartie en plus du salaire. Comment expliquez-vous cela ?
Ils voient dans l'allocation universelle une façon de diminuer les salaires de l'équivalent de ce revenu de base, et ainsi, accroître la compétitivité. En clair, ce serait un moyen pour eux de faire du dumping social déguisé. A condition, de leur point de vue, que cette "innovation" permette de faire sauter le salaire minimum. C'est une voie d'explication possible mais pas la seule.
Selon eux par exemple, cela désamorcerait aussi les objections faites aux marginalistes, pour qui il existe toujours une rémunération pour un travail donné, et que ce sont les travailleurs qui refusent un travail parce qu'ils considèrent que la rémunération est trop faible. Ce qui n'a pas de sens, car pour que cet argument tienne, il faudrait une mobilité du travail parfaite, ou que le travailleur puisse se contenter de l'air du temps pour survivre.
On dit aussi que l'allocation universelle pourrait favoriser l'esprit d'entreprise...
On distribue un revenu dés le début et sans condition, on stabilise les perspectives d'avenir des citoyens, qui seront plus enclins à prendre des risques car ils sauront que quoiqu'il arrive, s'ils ratent, ils trouveront un filet de sécurité. C'est plus efficace que d'agiter le bâton en disant, attention, si vous ne travaillez pas, on vous coupe les vivres. Cela stabilise les gens et permet en effet de restaurer la liberté d'initiative, d'entreprendre. L'État social doit avoir un rôle actif pour favoriser l'esprit d'entreprise.
Mais le principe d'un revenu sans condition ne risque-t-il pas aussi de faciliter la vie des "passagers clandestins" ?
Je ne pense pas. Dans nos sociétés post-aristocratiques, pour exister socialement, les gens doivent faire leurs preuves. Il existe sans doute quelques profiteurs, il y en a partout, mais la plupart des gens savent que l'existence sociale provient de ce que l'on fait, donc bien souvent du travail.
Comment expliquer que les Suisses, que l'on peut difficilement qualifier d'hétérodoxes, aient été en partie séduits ?
En Suisse, la réflexion sur le système de couverture sociale des risques est très avancée. Au sein même des grands organismes de sécurité sociale, on songe sérieusement à rationaliser le système des prestations, de le simplifier et de le rendre plus transparent. Car la multiplication des prestations sélectives est lourde, coûteuse, oppressive. Elle représente une charge non seulement bureaucratique mais aussi psychique importante.
Des gens raisonnables et responsables réalisent que notre système redistributif fonctionne à l'inverse du principe d'économie selon lequel un bon système est celui qui produit le maximum d'effets pour un minimum de cause. On en arrive pourtant à un point où on n'ose pas toujours publier des études montrant que ce gigantesque brassage financier - en France, plus de 50% du revenu global est prélevé - est très faiblement redistributif.
L'idée rencontre peu de succès à gauche alors que selon vous, elle permettrait une meilleure redistribution. Pourquoi ?
La gauche n'aime pas l'idée du revenu de base parce qu'elle considère qu'il n'est pas socialisant, qu'il est juste financier, monétaire, qu'il renforce l'assistance alors qu'elle veut se défaire de cette image d'assistanat. Elle veut passer à un État social actif. C'est-à-dire que le citoyen doit démontrer qu'il souhaite contribuer à la production.
La gauche a changé et s'est attachée à l'idée qu'il faut mettre les gens au travail, suivant l'idée d'un "workforce state" de Ronald Reagan et Margareth Thatcher, qui doit remplacer le "welfare state". On a pu voir ça chez Tony Blair qui a complètement suivi la logique thatcherienne avec quelques rhétoriques de gauche en plus. A mon avis c'est une erreur. En fait, ce qui est plus profond au-delà du débat gauche-droite, c'est l'affirmation de l'idée selon laquelle le citoyen doit forcément être actif en échange d'une rémunération.
Mais il faut produire pour créer de la richesse!
Il faut poser le problème autrement. Aujourd'hui, on assiste à une profonde déconnexion entre l'économie et la société. En 2011, le volume des transactions financières en Europe ne concernait que pour 2% l'économie réelle. Le reste n'est que spéculation et les grandes économies risquent en permanence la récession. L'intuition latente de Keynes se vérifie : en régime capitaliste, le circuit d'économie monétaire n'est vertueux que dans la mesure où la totalité du revenu distribué à l'occasion de la production est réintroduit dans le circuit de consommation et d'investissement productif.
A cela s'ajoute le fait que l'Europe, et l'Occident en général, fait face à la concurrence des émergents qui s'accompagne de dumping social, monétaire et fiscal. Il serait fâcheux de vouloir y faire face par la seule réduction du coût du travail. A mon sens, il faudrait surtout automatiser au maximum tous les secteurs d'activité économique. Pour être compétitifs par le haut.
Cela ne risque-t-il pas d'accroître le nombre de sans emplois ?
C'est là que l'allocation universelle a un rôle à jouer. Dans la grande production automatisée, il est clair que le travail de masse n'aura plus sa place. Tendanciellement, toute activité mécanisable a vocation à l'automation. Il convient de préparer et favoriser le décollage d'un secteur, que j'appelle "quaternaire", d'activités non mécanisables, c'est-à-dire personnelles et autonomes, et cela, quel que soit le domaine: manuel, relationnel ou intellectuel. En attendant, il faut assurer la continuité du système par l'instauration de revenus exogènes à flux réguliers.
Il reste quand même un problème de taille : comment financer une telle machine ?
En partie par de la création monétaire. Il faut s'orienter vers un système bancaire domestiqué avec des missions de responsabilité sociale. Le financement fiscal a ses limites, et le système bancaire est fonctionnellement plus puissant que le système fiscal. Les banques ont en fait une capacité de création et de régulation monétaire plus importante, en tout cas, plus naturelle et moins visible, que celle des États. Une taxe légère sur les transactions financières serait elle aussi intéressante. Mais il faut éviter le système d'imposition classique qui est devenu trop lourd.
Ce système ne risque-t-il pas de favoriser une hausse des prix et donc de perdre son bénéfice ?
Nos économies fonctionnent presque à semi-régime de leur capacité de production. Il y a donc de la marge. Cela n'exclut toutefois pas les effets d'aubaine. On ne peut évidemment pas tout maîtriser, y compris dans une économie administrée. Plus sérieusement, il y a le fait que le versement de l'allocation peut être affecté sur des comptes semi-liquides, soumis, par exemple, à droits de tirage sociaux conditionnels. C'est-à-dire que l'on ne pourrait retirer l'argent du compte qu'à certaines conditions.
Le droit au revenu n'est pas, lui, conditionnel. Mais cela ne veut pas dire que le revenu additionnel puisse être aussitôt dépensé. On peut imaginer des affectations bancaires vers des comptes plus ou moins liquides sur lesquels les droits de tirage, c'est-à-dire la capacité à retirer, seraient spécifiés politiquement, et non par les banques. Quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas de "balancer" quelque 15% de revenu monétaire additionnel dans l'économie. Ce serait de la folie.

1 commentaire:

  1. L'éthique reconstructive comme éthique de la responsabilité politique, Jean-Marc FERRY, M-Editer, 2013 http://m-editer.izibookstore.com/produit/125/9782362876806

    Présentation : Assainir moralement la situation internationale requiert sans doute davantage que ce que l’on peut attendre des seules vertus d’une éthique argumentative. Au-delà, il conviendrait de porter l’éthique du discours sur le registre d’une éthique reconstructive. De quoi s’agit-il ? – D’une pratique du discours qui, à travers une thématisation que l’on souhaite coopérative, poursuit la reconstitution, par les intéressés, du drame qu’ils ont pu vivre avec toute leur subjectivité engagée dans une relation éventuellement jalonnée par le destin des oublis, des malentendus, humiliations et violences de toute sorte. Cette pratique requiert ainsi une attitude autocritique, une disposition à entendre la réclamation de l’autre et à reconnaître sa souffrance du point de vue de la violence que j’ai pu lui infliger, volontairement ou non, ce qui suppose aussi une attitude correspondante chez l’autre, pour que puisse être menée à bien la réconciliation entre les protagonistes. En cela, l’éthique reconstructive peut être regardée comme une éthique de la reconnaissance doublée d’une éthique de la responsabilité.

    Sommaire :
    I. SUR L’ORIGINALITÉ DES SOCIÉTÉS LIBÉRALES
    II. LES PRÉSUPPOSÉS AXIOLOGIQUES DU LIBÉRALISME POLITIQUE
    III. OBJECTIONS AU LIBÉRALISME
    IV. TROIS PERSPECTIVES THÉORIQUES
    V. LIMITES DU MODÈLE DÉLIBÉRATIF
    VI. QUE VEUT DIRE ÊTRE MORAL ?
    VII. LIMITES D’UNE ÉTHIQUE DE L’ARGUMENTATION
    VIII. POUR UNE RECONSTRUCTION DE LA RAISON HISTORIQUE

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