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jeudi 30 août 2012

Paul Jorion : "Le retour de l'opinion publique"

Tribune de Paul Jorion publiée dans Le Monde le 27 août 2012

Le 6 août, Standard Chartered, cinquième banque britannique, se voit accusée par l’État de New York d’opérations illicites avec l’Iran pour un montant de 250 milliards de dollars. Elle réagit alors brutalement : l’accusation est selon elle sans fondement et pour porter un coup d’arrêt à des pratiques attentatoires à la bonne réputation des banques, elle envisage une réplique inédite : poursuivre le régulateur américain devant les tribunaux.

Quelques jours plus tard, la banque reconnaît que des opérations proscrites ont bien eu lieu mais à hauteur de 14 millions de dollars seulement, une fraction négligeable de la somme évoquée dans l’accusation.
Le 14 août, coup de théâtre : Standard Chartered annonce qu’un accord à l’amiable est intervenu et qu’elle s’acquittera d’une amende de 340 millions de dollars. Elle admet également avoir engagé des opérations avec l’Iran pour le montant mentionné initialement.

Que s’est-il passé ? Les principaux actionnaires de la banque, effarouchés par la publicité négative qui pourrait résulter des passes d’armes à venir, lui ont enjoint de mettre un point final à l’affaire.

Parallèlement, dans un autre secteur de la finance, les fonds d’investissement portant sur des denrées alimentaires connaissent une défection massive. Le mouvement s’est amorcé au cours du premier trimestre 2012 pour s’accélérer au cours du second, alors qu’il était pourtant déjà clair que des opportunités spéculatives apparaissaient sur le marché des céréales en raison de la sécheresse sévissant aux États-Unis, en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan.

Volksbanken en Autriche, Commerzbank en Allemagne, annoncent qu’elles cessent d’offrir à leurs clients des produits financiers indexés sur le prix des denrées alimentaires. Deutsche Bank fait savoir qu’elle gèle son activité dans ce secteur en attendant le résultat d’une étude relative à l’impact éventuel de la spéculation sur les prix – une concession inédite dans le monde financier où l’on clamait jusqu’à très récemment que l’innocence de la spéculation dans ce domaine était une chose démontrée.

CalSTRS, le fonds de pension des enseignants californiens, le second en taille aux États-Unis, a réduit en deux ans ses investissements dans les matières premières, de 2,5 milliards à 150 millions de dollars, en raison de protestations d’initiative citoyenne.

Ici aussi donc, une question d’image. Le fait que les investisseurs en matières premières s’étaient retrouvés au banc des accusés durant l’été 2008 en raison de hausses spectaculaires, alors que se déroulaient des émeutes de la faim aux quatre coins du monde, avait laissé un souvenir cuisant.

On imaginait à l’automne 2008, dans la période qui avait suivi l’effondrement des marchés financiers, que l’opinion publique serait entendue. Elle avait au contraire été mise K.O. par le monde de la finance rapidement requinqué par l’aide publique qui lui avait été accordée sans conditions. Bob Diamond, le PDG de la Barclays, forcé à la démission le 3 juillet à la suite du scandale du LIBOR, avait déclaré dans une allocution fameuse en janvier 2011 : « Il y eut pour les banques une période de remords et de plates excuses, selon moi cette période doit maintenant prendre fin ».

C’est l’opinion publique qui reprend aujourd’hui du poil de la bête à l’occasion d’une nouvelle série de scandales bancaires auxquels participent en sus de celles déjà citées, la banque américaine J.P. Morgan Chase en raison d’une gestion du risque catastrophique et la britannique HSBC, inculpée pour blanchiment d’argent de la drogue. Au point d’ailleurs que ce retour en force de l’opinion commence à inquiéter les régulateurs, ainsi que ceux qui les supervisent. Ainsi M. Andrew Tyrie, le président du comité parlementaire britannique qui enquêta sur l’affaire du LIBOR, déclarant le 18 août à l’occasion de la publication du rapport produit par son comité que « Les régulateurs ne doivent pas déterminer la composition des comités de direction en fonction des gros titres des journaux ». Un paragraphe de ce rapport explique :
Il n’est pas dans les attributions de la FSA (Financial Services Authority : le régulateur britannique), ni de la Banque d’Angleterre, de révoquer des dirigeants de banques en vue de satisfaire l’opinion publique, médiatique ou parlementaire. Des situations ne manqueront pas d’apparaître où il leur sera nécessaire d’intervenir sans que le soutien de l’opinion publique soit requis pour justifier leur initiative. En d’autres occasions, les autorités de régulation devront au contraire se montrer fermes et s’abstenir d’intervenir en dépit des pressions exercées par l’opinion publique ou par le pouvoir politique.
Dont acte. De tels principes devraient-ils toutefois être rappelés si les régulateurs ne s’étaient montrés aussi inefficaces durant la période qui déboucherait sur les événements dramatiques de l’automne 2008 ? C’est Benjamin Lawsky, le Procureur de l’État New York qui vient de faire plier Standard Chartered, qui observait en juin que les relations entre régulateurs et les établissements financiers dont ils supervisent l’activité évoquent jusqu’ici celles qui prévalent « dans un dîner aux chandelles entre amoureux ».

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