Google+ Montebourg 06: Désobéissance civile et désobéisseurs

jeudi 18 août 2011

Désobéissance civile et désobéisseurs

Article publié la première fois le 22.08.09 sur le blog http://www.nicemassena.org/


Étienne de la Boétie, vers 1546, dans son Discours de la servitude volontaire, cherche à identifier le ressort de la domination, la raison de la soumission du plus grand nombre à un seul. Comment est-il possible que le plus grand nombre subisse volontairement l’arbitraire d’un seul ?
« Pour le moment, je ne voudrais que tâcher de comprendre comment il peut arriver que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelques fois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent (…)
Mais ô Dieu, qu’est-ce que cela peut-être ? Comment dirons-nous que cela s’appelle ? Quel malheur est celui-là ? Quel vice ? Ou plutôt quel malheureux vice ? Voir un nombre infini de personnes non pas obéir mais servir ; non pas être gouvernées mais tyrannisées ; n’ayant ni biens, ni parents, ni femmes, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre lesquels il faudrait perdre son sang et d’abord sa vie, mais d’un seul ! Non pas d’un Hercule ou d’un Samson, mais d’un hommeau, souvent le plus lâche, le plus efféminé de toute la nation. Non pas d’un homme accoutumé à la poussière des batailles, ni même à peine au sable des tournois, non pas d’un homme capable par sa force de commander des hommes, mais d’un homme tout empêtré à se faire l’esclave de la moindre courtisane ! »
L’explication finale se fait jour lorsque La Boétie dévoile la chaine des « petites tyranneaux » qui soutient et donne corps au pouvoir du tyran. Plus que la corruption de la cour et des courtisans, il s’agit d’un système de domination sur lequel s’appuie le pouvoir du tyran. Cinq ou six qui ont les faveurs du tyran et le soutiennent, qui font à leur tour profiter six cents de leur pouvoir et de leurs largesses, qui à leur tour en font profiter six milles et ainsi de suite, tant que ceux-ci imposent la dure loi du tyran à tous les autres.
Qu’y a-t-il au fond de tout cela, l’appât du gain ? Oui, mais pas seulement. Il s’agit de subir le joug d’un plus grand tyran que soi afin de pouvoir imposer sa loi à des plus petits, devenir soi-même tout puissant sur ses subalternes. Tel vassal est à son tour suzerain d’un plus faible, tyrannisé il devient tyranneau, petit tyran à son niveau mais tyrannique tout de même. Chacun est tyran en son domaine, jusqu’au plus petit des tyrans, chez soi, entre quatre murs, sur sa femme ou ses enfants… On n’accepte la domination d’un plus grand uniquement parce qu’elle nous permet d’exercer notre domination sur des plus petits. On se soumet au pouvoir pour enfin exercer notre pouvoir, certes moindre, mais un pouvoir tout de même.
« Ils veulent servir pour avoir des biens (…) Ils ne s’entr’aiment pas mais ils s’entre-craignent, ils ne sont pas amis, mais ils sont complices (…) Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? »
Comment rompre cette chaine des petits tyrans ? Une révolte ? Une révolution ? Non, simplement refuser de subir ce que l’on refuse d’imposer. Ne pas devenir tyranneau suffit à rejeter l’empire du tyran. Ne plus obéir suffit. Ne plus participer à ce système de domination. Car quel est le ressort caché du pouvoir ? Notre propre soumission ! Notre oubli de la liberté ! Ne plus se soumettre et le château de cartes s’effondre. Ne plus obéir. Désobéir.
Henry David Thoreau, dans La désobéissance civile (livre de chevet de Martin Luther King), en 1849, quelques années avant de s’exiler dans les bois de Walden, prône la désobéissance comme arme de résistance devant des gouvernements injustes.
« Il existe des lois injustes : consentirons-nous à leur obéir ? Tenterons-nous de les amender en leur obéissant jusqu’à ce que nous soyons arrivés à nos fins ou les transgresserons-nous tout de suite ? »
Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, à l’époque journaliste envoyée commenter le procès d’un ancien Nazi se déroulant à Jérusalem, en 1961, décrit ce dernier non pas comme un bourreau assoiffé de sang, non pas comme un fanatique de la race arienne, antisémite et idolâtre d’Hitler, mais comme un simple fonctionnaire qui applique les ordres de sa hiérarchie, qui a pris sa carte au parti nazi pour avoir de l’avancement et qui a tout bonnement exécuté les ordres qu’on lui donnait. Eichmann est un fonctionnaire scrupuleux de la solution finale. Si Eichmann est coupable (et il l’est), toute la chaine administrative l’est aussi, tous ceux qui y ont participé, qui ont obéi aux ordres reçus. Qu’aurait-il du faire ? Désobéir ?
A l’approche de la rentrée scolaire, je pense à tous ceux qui, anonymes, dans l’éducation nationale, ont refusé d’obéir, de renseigner un fichier permettant de signaler les enfants « déviants » ou de mettre en place des évaluations tronquées, destinées uniquement à légitimer une politique gouvernementale qui démantèle l’éducation nationale. De la résistance passive à la désobéissance civile, le Rubicon est franchi. On les appelle les « désobéisseurs ». Montrés du doigt, pénalisés financièrement, blâmés, ils ont tenu bon et ont refusé de cautionner ce système et d’y participer. Ils ont choisi de résister et de désobéir. Je pense à eux, à La Boétie, à Thoreau et à Arendt nous parlant d’Eichmann… Aurions-nous le même courage ?

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