Google+ Montebourg 06: Caroline Fourest, la dernière utopiste ?

samedi 13 août 2011

Caroline Fourest, la dernière utopiste ?

Article publié la première fois le 13.05.10 sur le blog http://www.nicemassena.org/


Parmi tous les livres de Caroline Fourest La dernière utopie, menaces sur l’universalisme est, d'un point de vue théorique, le plus abouti.
La force de cet ouvrage réside en sa capacité à faire bouger les lignes. Que l’on soit d’accord ou pas avec certaines affirmations, en fonction de l’opinion que l’on a pu se forger auparavant sur telle ou telle question de société, le texte de Fourest oblige bien souvent le lecteur à une remise en question. Pour ma part, fort de belles certitudes et me croyant équipé de solides arguments, je dois vous avouer que Caroline Fourest m’a contraint à revoir mes fondamentaux.
Le point de départ du livre est le suivant : l’universalisme, dernière utopie de notre histoire, à savoir la perspective d’un monde où tous les êtres humains seraient libres et égaux, sans aucune distinction, est en danger.
Plusieurs facteurs viennent mettre à mal cette ambition. Parmi ceux-ci, retenons-en deux, particulièrement significatifs : l’instrumentalisation de la Déclaration universelle des droits de l’homme et les pièges du multiculturalisme.
1. L’instrumentalisation de la Déclaration universelle des droits de l’homme
La Déclaration universelle des droits de l’homme est à la fois un aboutissement et un point de départ. C’est l’aboutissement d’un long combat pour les libertés inspiré de la déclaration anglaise de 1689, du Bill of Right américain de 1787 et de laDéclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Ce combat trouve sa formulation finale dans un texte commun à plusieurs nations, au sortir des affres de la seconde guerre mondiale, posant pour la première fois l’exigence de l’universalisme. La déclaration de 1948, dont le livre retrace avec force l’histoire de la rédaction, est véritablement l’acte de naissance de l’universalisme.
C’est aussi un point de départ, ou ce qui aurait dû être un point de départ, à savoir l’application de ce principe d’universalisme. Des 58 pays signataires en 1948, nous sommes passés à 192 aujourd’hui, et l’on ne peut que s’en réjouir. Mais ce changement va avoir une conséquence déterminante : les pays pauvres, issus le plus souvent de la décolonisation et de l’implosion du bloc soviétique, deviennent majoritaires. Le mouvement des non-alignés représente 115 pays, menés par Cuba et la Chine ; l’union africaine, menée par la Libye de Kadhafi, représente 53 pays. Face à eux, l’Union Européenne, les Etats Unis et leurs alliés ne regroupent qu’une trentaine de pays et sont largement minoritaires. La Commission des droits de l’homme, aux Nations Unies, devient alors lieu d’un rapport de force où les droits de l’homme sont instrumentalisés et où les pays du sud prennent leur revanche sur leurs anciens colonisateurs.
Ce qui aurait pu apparaître comme un rééquilibrage nord - sud s’avère rapidement néfaste pour les droits de l’homme car le bloc du sud est poussé par des régimes autoritaires (Iran, Chine, Cuba, Libye). Deux arguments vont alors être systématiquement utilisés contre les Etats-Unis et l’Europe : Guantanamo et Gaza.  Non pas que le non respect des droits de l’homme à Guantanamo et à Gaza ne doive pas ne pas être débattu, mais il sert, dans le cas précis du Conseil des droits de l’homme, de prétexte et d’alibi pour occulter les autres exactions : on se focalise sur Gaza et l’on ne dit quasiment rien sur le Darfour, le Zimbabwe ou le Tibet… La lutte pour les droits de l’homme, c’est-à-dire la lutte contre la misère et l’oppression, est complètement instrumentalisée. La « Commission des droits de l’homme » est dissoute en 2006 et remplacée par un « Conseil des droits de l’homme » afin de casser cette logique des blocs. C’est un échec cuisant. Le nouveau Conseil est présidé par Cuba. Les Etats-Unis, discrédités depuis Guantanamo et minoritaires au Conseil, jouent la politique de la chaise vide. Pendant ce temps, Ahmadinejad trône à Durban II. La Chine prône le différentialisme (respect des différences) à la place de l’universalisme américain. Elle invoque sa souveraineté pour passer sous silence la question tibétaine. Elle soutient commercialement les dictatures comme la Birmanie, le Zimbabwe ou le Soudan.
Les pays islamiques se dotent d’une « Organisation de la Conférence Islamique » (OCI) et d’une « Cour islamique internationale de justice » où la charia est défendue contre les droits de l’homme. Dès son préambule, la Déclaration des droits de l’homme adoptée par l’OCI affirme une « supériorité de l’homme musulman et de la communauté musulmane », et confère à l’ « Umma islamique » une « mission civilisatrice ». Elle fait accepter le terme d’ « islamophobie » et tente de faire interdire par l’ONU le blasphème contre l’islam. Surexploitant l’affaire Rushdie, l’affaire des caricatures et l’interdiction du voile à l’école en France, les pays musulmans parviennent à faire adopter par le Conseil des droits de l’homme, en 2008, une résolution contre « la diffamation des religions ». Désormais, au nom de la diffamation des religions, on limite la liberté d’expression. Au nom du respect des religions on renonce à lutter contre l’homophobie, alors que les homosexuels sont emprisonnés en Inde, à Cuba ou au Burundi. Au nom du respect des religions on contraint des femmes au silence et à la soumission.
Caroline Fourest nous montre que le différentialisme dont usent les dictatures au Conseil des droits de l’homme pour contrer l’universalisme, sous couvert d’anticolonialisme, est repris en France et en Europe par des intellectuels et des militants associatifs qui pensent ainsi, sincèrement, lutter contre le racisme, le néo-colonialisme et l’impérialisme.
2. Les pièges du multiculturalisme
Toute la difficulté consiste à concilier le respect des différences avec le maintien des valeurs communes. Nous sommes passés du droit à l’indifférence (on traite chacun comme s’il n’était pas différent selon le principe d’égalité, modèle français) au droit à la différence (on reconnait les différences de chacun pour les traiter à égalité, modèle anglo-saxon). Or, le droit à la différence nécessite la reconnaissance (et donc la connaissance et le dénombrement) de chaque communauté pour les traiter à parts égales et renforce le communautarisme. Le différentialisme revient alors sous des formes biaisées, celles du multiculturalisme et de la représentation des diversités.  Au nom du multiculturalisme on fait droits aux revendications communautaires et on nie les droits de l’individu. Au nom de la représentation, de la diversité on légitime des statistiques ethniques qui sont fondamentalement discriminatoires. Au nom du respect des religions, on censure le droit à la caricature et à la liberté d’expression. Au nom de la tolérance, on tolère les intolérants.
La discrimination positive (positive action) participe de ce principe : on doit connaitre les communautés (et donc en compter les membres) pour rétablir l’égalité, si besoin en favorisant les membres d’une communauté particulière. Le paradoxe est que la France s’oriente vers la discrimination positive et les statistiques ethniques au moment même ou les Etats-Unis essaient d’en sortir et où les militants antiracistes américains rêvent d’en finir avec ces discriminations.
Si la discrimination positive permet de combattre les inégalités (parité homme-femme) et de défendre les plus faibles (handicap), elle comporte des risques importants. A titre d’exemple, tenter de réglementer la représentation de la diversité, que ce soit au sein d’un parti politique ou pour l’ensemble d’un pays, reviendrait à instaurer des quotas en fonction de l’origine ou de la confession des individus. Le remède est pire que le mal : pour représenter la diversité on intègre des critères discriminatoires, ce qui est contraire à la Constitution française qui affirme qu’au sein de notre République « une et indivisible », chacun est égal devant la loi « sans discrimination d’origine, de race ou de religion ».
Caroline Fourest pose alors la question centrale : « Comment maintenir un minimum de valeurs communes tout en répondant à l’inflation de dérogations formulées au nom de la culture ou du religieux ? »
Et ces demandes dérogatoires sont légions : refus d’enlever leurs foulards par des élèves pour les cours de sport (en Belgique ou en France, notamment en 1989 puis en 1998) ; demande de réserver un gymnase aux femmes pour un tournoi « inter-mosquées » (Vigneux, 2008) ; nombreuses demandes de menus casher ou halal dans les cantines scolaires ; polémiques, un peu partout, autour des sapins de noël perçus comme symboles religieux ; à Londres, en 2008, un homme ne peut aller à la piscine avec son fils car la session est réservée aux « hommes musulmans » ; en 1998, à Bourg-en-Bresse, un accouchement nécessite une césarienne mais le mari refuse qu’un interne approche sa femme parce que c’est un homme, le temps de parvenir à le convaincre, l’enfant naitra handicapé à 100 % ; etc.
On accepte alors d’adapter les règlements en fonction des demandes communautaires : le Canada finit par autoriser les Sikh à travailler sur un chantier sans porter de casque ; en Angleterre, on autorise les « burqa chirurgicales » voilant le visage et les parties du corps qui ne nécessitent pas d’être visibles durant l’opération ; au Canada et en Angleterre on autorise les Sikhs à porter le Kirpan (un poignard de 12 cm faisant partie des cinq K du sikhisme) ; en Suisse on autorise les femmes musulmanes à se baigner habillées (les « burquini » sont alors autorisés pour les femmes alors que les shorts sont interdits pour les hommes…) ; en France, de nombreuses mairies acceptent de réserver des sessions pour femmes dans les piscines municipales, à Mons-en-Baroeul, à Lille (Martine Aubry) ou à Sarcelle (DSK, sur la demande d’une association juive) ; etc.
Caroline Fourest précise encore : « Il s’agit de savoir où mettre le curseur pour respecter la diversité sans défaire l’unité ». Pour cela, il faut éviter une erreur récurrente : confondre communauté (se regrouper sur la base d’une identité ou d’affinités culturelles sans remettre en cause l’universalisme) et communautarisme (se regrouper dans le rejet des autres, dans des règles communes en dérogeant à l’universel). Le multiculturalisme tend à faire passer toute requête religieuse comme simplement culturelle. A l’inverse, une vision trop étroite de la laïcité tend à considérer toute manifestation religieuse comme politique. Chaque requête doit alors être acceptée ou rejetée en fonction de ce à quoi elle tend : son objectif est-il universaliste ou régressif ?
La force de son argumentaire est d’étudier la façon dont différents pays ont réagi aux demandes communautaristes. Car chaque pays réagit à ces demandes en fonction de sa propre définition de la laïcité et de son propre modèle d’intégration des populations immigrées, marqué par sa propre histoire : au Canada, où la question du bilinguisme est liée avec le statut du Quebec et où la reconnaissance des cultures indigènes est historiquement déterminante ; en Belgique, où la question du bilinguisme est liée au sort de la Flandre et où l’Etat finance toutes les religions ; en Angleterre où les conséquences du passé colonial sont encore très présentes ; etc.
Certains pays ont délégué l’arbitrage des conflits familiaux à des tribunaux communautaires et, de fait, légitiment la loi religieuse : au Canada, les défenseurs des droits des femmes et des libertés combattent l’existence des tribunaux musulmans et l’application de la charia. Ils obtiennent en 2005 le retrait des tribunaux communautaires ; en Angleterre, par contre, depuis 2008, les sharia courts autorisent la polygamie, le mariage avec une mineur ou les violences conjugales… Là encore, les féministes tentent de faire interdire les tribunaux islamistes, mais, cette fois, en vain.
D’autres pays, s’ils n’autorisent pas les tribunaux communautaires, prennent en compte les lois des pays d’origines des personnes jugées : en janvier 2007 en Allemagne, un juge refuse une procédure accélérée de divorce pour violences conjugales, puisque le couple est musulman et que l’Islam autorise le fait de battre sa femme ; en 2003 en Italie, un juge acquitte le père et les frères d’une adolescente musulmane qu’ils avaient séquestrée alors que si elle avait été chrétienne elle aurait obtenu l’aide et la protection de l’Etat ; etc.
Sous couvert de multiculturalisme, on en arrive à nier les droits fondamentaux et à instaurer un système de justice parallèle. Le multiculturalisme s’appuie sur la culpabilité des anciens colonisateurs. Mais, comme le rappelle Caroline Fourest, « il ne faut jamais céder à la culpabilisation au point de renoncer aux droits de l’homme ».
Le modèle laïque français, renforcé par la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l’école, apparaît alors comme notre dernier rempart. Pour autant, le débat sur le voile ou la burqa révèle en France un repli communautariste important. Les secondes ou troisièmes générations issues de l’immigration sont parfois plus sectaires que leurs parents ou mêmes que les populations restées au pays.
L’intolérance religieuse, prenant l’apparence de revendications minoritaires, trompe la vigilance républicaine en véhiculant non pas simplement une croyance religieuse mais un système de valeurs entrant en concurrence avec loi. Elle met en danger notre modèle d’intégration laïque qui pourtant reste notre seul antidote. Le modèle anglo-saxon du multiculturalisme vers lequel tend la France depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir met en danger notre conception de la laïcité. Le différentialisme concurrence la « dernière utopie » à défendre : l’universalisme.
Vous le voyez, ce livre de Caroline Fourest, dont je ne vous donne ici que les grandes lignes, regorge de réflexions qui poussent le lecteur revenir à en arrière, à repenser à ces différentes affaires qui ont fait la “une” de la presse, à prendre du recul pour en tirer les leçons. Plus qu’une simple chronique, elle nous donne ici une grille de lecture permettant d’appréhender avec plus de finesse et de discernement les revendications communautaires ou communautaristes. Elle nous contraint aussi, par le détour des multiples exemples qu’elle analyse, à nous remettre en question et à nous interroger sur le sens de nos engagements.  La dernière utopie aurait d’ailleurs très bien pu s’intituler « Prolégomènes à tout humaniste futur qui voudra se présenter comme tolérant »…
Pour que Caroline Fourest ne soit pas « la dernière utopiste », il revient à chacun d’entre nous de porter haut et fort l’utopie de l’universalisme, de ne pas tomber dans les pièges du « différentialisme » ou les mauvais usages de « la diversité » et du « multiculturalisme ».

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire