Google+ Montebourg 06: Christian Estrosi, petit despote en son « Eco-Vallée »

jeudi 28 juin 2012

Christian Estrosi, petit despote en son « Eco-Vallée »

Article de Ellen Salvi publié sur Médiapart le 24.06.12 :



C’est l’un des projets phare de Christian Estrosi. Celui que le député et maire UMP de Nice aime à présenter comme la future « Silicon Valley niçoise » et pour lequel il s’est farouchement battu lorsqu’il était ministre délégué à l’aménagement du territoire. Son objectif : transformer les 10 000 hectares de la Plaine du Var, vaste no man’s land qui s’étend depuis la frontière ouest de l’agglomération niçoise, en un nouvel eldorado. Et permettre au passage à Estrosi de s’offrir une reconnaissance nationale et l’assurance d’être réélu aux municipales de 2014.

Sur le papier, le projet d’aménagement de la Plaine du Var, plus connu sous le nom d’ÉcoVallée, a tout pour plaire : accueil d’entreprises « notamment dans le secteur des technologies “vertes” », création d'emplois, de logements, d'espaces verts et d'équipements de loisirs, diversification des transports… Telles sont les grandes lignes de ce projet pharaonique porté par un « engagement collectif » qui réunit l’État et les collectivités territoriales.

Mais derrière la belle vitrine de cette opération d’intérêt national (OIN) se cache une réalité bien moins idyllique. Une réalité politique d’abord, qui laisse entrevoir l’autoritarisme de Christian Estrosi et les pressions qu’il sait exercer sur ses opposants dès lors que ses décisions sont remises en question. Une réalité sociale ensuite, où la souffrance au travail est devenue le lot quotidien de plusieurs salariés de l’établissement public d'aménagement (EPA) en charge du projet.

Depuis 2010, les représentants de la région Paca, présidée par le député PS Michel Vauzelle et ses alliés écologistes et communistes, tapent du poing sur la table en conseil d'administration pour réclamer une
plus grande transparence sur le projet. Selon eux, ce dernier avance « sans aucune concertation et sans
information, en évinçant la population, les élus du territoire et, plus largement, les élus et les forces vives de ce département, associatives et syndicales ». 

A chaque nouvelle intervention, Christian Estrosi s’en prend directement aux élus régionaux, les accusant de vouloir récupérer son beau projet à des fins politiciennes. « L’OIN
Plaine du Var est le jouet d’Estrosi, explique le 1 er vice-président socialiste de la région Paca et conseiller municipal de Nice, Patrick Allemand. Ils ont fait un simulacre de concertation pendant dix jours, mais pour le reste, on est souvent mis devant le fait accompli. Ils avancent très vite,
tout est ficelé en amont. »

« Les élus de l’opposition se font tous insulter de la même manière »

Fin 2011, ne voyant toujours aucune véritable concertation venir, le conseil régional fait une nouvelle tentative et saisit, avec le président de l'association France nature environnement, la commission nationale du débat public. Mais la loi ne prévoit pas de débat public pour ce type de dispositif (voir la décision dans le JO) et la demande est retoquée. La commission porte toutefois à l'attention de la ministre de l’écologie de l’époque, Nathalie KosciuskoMorizet, la pertinence d'un tel débat, qui pourrait être envisagé dans le cadre d'une révision du décret constitutif de l’OIN. Pour autant, cette recommandation n’est pas suivie d’effet. Et l’Éco-Vallée entre en phase opérationnelle.


Si Christian Estrosi est si sensible dès lors que l’on remet en question son projet, c’est qu’il mise beaucoup sur le succès de celui-ci. « Si je n’avais pas été ministre de l’aménagement du territoire, il y a cinq ans, il n’y aurait pas d’OIN, pas d’EPA, pas de subventions Christian Estrosi, petit despote en son « Eco-Vallée ».


« Il faut voir comment se passent les conseils d’administration de l’OIN…, affirme à Mediapart la conseillère régionale EELV, Annabelle Jaeger. Personne ne dit un mot et lorsqu’on parle, c’est pour se faire rembarrer par Christian Tordo (le président l’EPA Plaine du Var, également conseiller municipal de Nice, élu en 2008 sur la liste d'Estrosi – ndlr) ou Christian Estrosi. Les élus de l’opposition se font tous insulter de la même manière. » En décembre 2011, la situation s’envenime. Le conseil d’administration de l’EPA est alors réuni pour voter le projet de territoire et le protocole de partenariat financier (voir ici le compte-rendu complet du CA).

« Deux textes fondateurs », rappelle à Mediapart Christian Tordo. Les représentants de la région Paca, mais aussi deux élus locaux, MM. Testi et Tornatore, respectivement maires PCF de Gattières et de Le Broc, expriment leurs réticences quant au projet présenté. Problèmes sur les transports, manque de logements sociaux, opérations de « bétonnage »… et toujours aucune concertation avec les citoyens. Pour plusieurs membres du conseil d’administration, le compte n’y est pas. Christian Estrosi sort alors littéralement de ses gonds. « C’est une injustice pour nous que vous soyez là, lance-t-il à Patrick Allemand. Vous n’avez pas votre place ici, je l’ai déjà dit, j’ai été trop généreux. » L'échange va crescendo et se conclut par une longue intervention du maire de Nice qui balaie les réserves de ses contradicteurs. Il s’adresse en dernier lieu aux deux maires communistes en leur signifiant clairement que l’entrée de leur commune dans la Métropole Nice Côte d’Azur – dont il est également président – sera conditionnée à leur vote du jour. « Je vais observer ce que vous faites là, parce qu’après le délai c’est nous qui en déciderons (...), que les choses soient claires », affirme-t-il. 

« Le diktat était clair : vous signez ou on vous vire de l’OIN »

Plus étonnant encore, une fois Christian Estrosi parti du conseil d'administration, c’est Jean-Michel Drevet, préfet des Alpes-Maritimes et ancien directeur de cabinet du maire de Nice lorsque ce dernier était au ministère de l’industrie, qui prend la parole pour mettre en garde les représentants de la région Paca : « La logique veut que ceux qui payent décident et donc ceux qui ne voudraient pas participer s’en vont. C’est un choix. (…) S’il y a des changements de portage, un changement de configuration de la gouvernance sera indispensable et le préfet de ce département plaidera pour cela. » En clair, soit le conseil régional accepte l’accord et reste membre du conseil d’administration ; soit il le refuse, et en
est éjecté lors de la prochaine révision du décret constitutif de l’OIN.


Mais les représentants de la région n’en démordent pas et votent contre le protocole financier. Les conséquences de cette prise d’(op)position ne se font pas attendre. Le 30 janvier, la ministre de l’écologie Nathalie Kosciusko-Morizet, ancienne camarade de gouvernement d'Estrosi, adresse directement un courrier au président socialiste du conseil régional de Paca, Michel Vauzelle. Elle y regrette la position adoptée par la région et rappelle qu'elle prépare un texte visant à modifier le décret constitutif de l'EPA Plaine du Var, lequel pourrait changer, si besoin, la gouvernance de l'établissement.
« Le Gouvernement souhaite donc engager très rapidement cette procédure de révision, poursuit-elle. Il
m’importe donc de connaître la position de la Région afin que le projet de texte prenne acte de ce que la
gouvernance de l’établissement donne toute leur place aux partenaires impliqués de manière pérenne dans son action. Dès lors je vous remercie de me confirmer que le Conseil régional souhaite rester partenaire actif de l’OIN Plaine du Var et que le protocole financier de partenariat
a bien été voté par l’Assemblée régionale dans sa version approuvée par le conseil d’administration de l’EPA. »

« Le diktat était clair : vous signez ou on vous vire de l’OIN, dénonce Patrick Allemand. Nous avons fini par voter cette délibération pour rester dans le projet et éviter qu’Estrosi ait complètement les mains libres. » Mi-mars, le protocole financier est donc acté. Dans un discours prononcé à l’occasion de sa signature, le maire de Nice s’en prend de nouveau aux représentants de la région « qui ont essayé de compromettre ce protocole » en conditionnant « leur aide à des conditions démagogiques et à la tenue d’un débat public ». Le maintien du conseil régional au sein de l’EPA Plaine du Var n’était pas superflu. Il a notamment permis à Patrick Allemand de soulever, fin mars en conseil d’administration, un autre sujet sensible pour la direction de l’établissement : celui de la situation sociale critique de plusieurs de ses salariés. Créé début 2009, l’EPA compte à ce jour une petite vingtaine de personnes, directeur compris


Depuis quatre ans, la charge de travail de l'équipe est à Christian Estrosi, petit despote en son « Eco-Vallée » l’image du projet : colossale. Et la reconnaissance censée l’accompagner, quasi nulle. Surcharge de travail croissante, heures supplémentaires non rémunérées, pression sur les résultats, inégalité de traitement et discrimination, modification unilatérale de contrat, harcèlement… Au fils des mois et des changements de directions – pas moins de cinq directeurs se sont succédé en l’espace de quatre ans –, la situation des salariés de l’EPA se dégrade.
Pour en arriver aujourd’hui aux conséquences suivantes : un sous-effectif d’environ 25 % consécutif à des arrêts de maladie longue durée (trois personnes pour dépression réactionnelle et une personne en mi-temps thérapeutique) et deux procédures engagées auprès du conseil de prud’hommes de Nice. L’une émane de l’ancienne directrice de l’aménagement de l’EPA, l’autre de la personne jusqu’alors en charge de la gestion des marchés publics.

Dépression, arrêt de travail, licenciement...

Nommée aux balbutiements de l’opération, la directrice de l’aménagement occupait un poste clef au sein de l’établissement public d’aménagement. Mais à l’arrivée d'un nouveau directeur en septembre 2010, elle se voit retirer la plupart de ses missions. « Du jour au lendemain, on m’a enlevé tous les plus gros dossiers opérationnels, témoigne-t-elle. M. Bahougne (le premier directeur de l’EPA – ndlr) a été remplacé. Pour eux, j’étais liée à lui, il fallait donc que je parte. J’ai été mise au placard et humiliée. »
La suite est une longue descente aux enfers : dépression, arrêt de travail à partir de juin 2011 et… licenciement officiel un an plus tard. « Ils m’ont licenciée en prétextant une désorganisation du fait de mon absence et du retard pris sur les gros dossiers, alors qu’ils m’avaient eux-mêmes retirés ces dossiers… » Rapidement, la responsable de la gestion des marchés publics, également déléguée du personnel, monte au créneau pour défendre le cas de son ancienne responsable et, plus généralement, celui des salariés de l’EPA qui continuent de travailler sans relâche et sans reconnaissance. En vain. Elle tombe à son tour en dépression. En janvier dernier, le médecin du travail qui la reçoit diagnostique « un état dépressif sévère qui traîne depuis longtemps dans un contexte de charge de travail et d’ambiance

professionnelle qui paraissent péjoratifs » et recommande la prescription d’un congé de
maladie, la jugeant « inapte à son travail ».

Alertée depuis plusieurs mois par les délégués du personnel, mais aussi par l’inspection du travail, la direction de l’établissement ne bouge pas. Face à ce silence et à la multiplication des arrêts maladie des salariés, un deuxième représentant du personnel décide de s’adresser directement à Christian Estrosi pour « l’alerter officiellement (…) de la situation très préoccupante dont sont victimes plusieurs salariés de l’EPA ». Il lui envoie un mail le 22 mars, en mettant le président de l’EPA, Christian Tordo, en copie.
Le maire de Nice ne répond pas et un mois s’écoule avant que le délégué du personnel ne reçoive un mail de M. Tordo. « Ce ne sont pas les échos que j’ai du fonctionnement de l’établissement public dont, une nouvelle fois, je félicite l’ensemble du personnel et sa direction », écrit le président de l’EPA. Interrogé sur le sujet par Mediapart, M. Tordo ne nie pas avoir été informé « par l’ensemble du personnel » des difficultés rencontrées et de « la quantité de travail qui était malheureusement un petit peu supérieure à ce que l’on pouvait souhaiter ».

Cette surcharge de travail, il l’impute en premier lieu aux deux requérantes « qui ont choisi d’elles-mêmes de partir » et aux autres absences « pour des raisons purement médicales ». « C’est pour cela nous avons accéléré les recrutements », dit-il, sans préciser à Mediapart qu'il s'agit en réalité de CDD ou de stages. Pas un mot non plus sur la question épineuse des heures supplémentaires, qui est revenue sur la table lors de la dernière réunion des délégués du personnel, le 6 juin. A cette occasion, une solution a enfin été envisagée, « probablement au 1er  juillet 2012 ». Soit deux ans après les premières réclamations du personnel. Elle ne s’appliquera pas de manière rétroactive.

Pour Christian Tordo, les procédures prud’homales ne reflètent pas le climat général de l’établissement. Il s’agit là de « cas particuliers » qu’il ne souhaite pas commenter. « Ces actions ne me paraissent pas de nature à nourrir le débat public », tranche-t-il assurant avoir « toute confiance en ce que sera la justice rendue ». Reste que la situation sociale de l’établissement vient entacher davantage l’image du beau projet d'Estrosi qui ambitionne de créer 40 000 à 50 000 emplois supplémentaires dans la Plaine du Var, mais qui, en attendant, semble bien en mal de gérer sa petite équipe.

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