Google+ Montebourg 06: Une victoire lente mais certaine de la démondialisation

dimanche 15 janvier 2012

Une victoire lente mais certaine de la démondialisation

Tribune d'Arnaud Montebourg parue dans La Tribune du jeudi 12 janvier 2012 :
La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles mais d’échapper aux idées anciennes », écrivait Keynes en 1936, alors qu’une génération nouvelle d’intellectuels, d’économistes et de politiques réussissaient à imposer des solutions inédites pour sortir du libéralisme qui avait mené à la Grande Dépression. Nous vivons le même genre d’aveuglement quatre-vingts années plus tard : soumission stupide de la politique aux marchés, conception anachronique de la Banque centrale, qui pourrait régler sans douleur le problème de la dette mais refuse par dogmatisme de le faire, multiplication moutonnière et dangereuse des plans d’austérité. Comment échapper aux idées anciennes qui nous détruisent?
Nous sommes habitués en France à ce que toute idée neuve comme la démondialisation subisse le même chemin de croix. Elle est d’abord caricaturée, piétinée… Puis les vieilles certitudes se fissurent et les conservateurs passent soudain avec armes et bagages dans l’autre camp. Ainsi Bruno Le Maire, Christian Estrosi, Laurent Wauquiez viennent de se rallier à leur tour à un protectionnisme « moderne », ajoutant leurs voix à celle de François Bayrou qui a fait du « made in France » le thème de sa campagne, et rejoignant à bride abattue le « patriotisme industriel » de François Hollande.
À droite comme à gauche, le protectionnisme raisonné est en passe de devenir un objet du consensus national. Il se fonde sur l’idée que le libre-échange sans règle est un échec pour les économies anciennement industrialisées et la politique de l’euro fort un suicide industriel. Le bilan de cette double erreur que l’Europe est la seule à avoir commise dans le monde (conjuguer une monnaie forte non régulée et des frontières totalement ouvertes) est la perte de 750.000 emplois industriels en France en dix ans et la montée des extrémismes. Pendant que nous nous entêtons dans nos erreurs, la démondialisation a commencé partout ailleurs, calmement, sans faire de bruit.
Les présidentes des Républiques du Brésil et de l’Argentine ont annoncé leur volonté commune de protéger le Mercosur (le marché commun sud-américain) de la concurrence déloyale, parce que cela va de soi. Le Brésil taxe déjà les entrées de capitaux sur son territoire et vient de mettre en place une taxe additionnelle de 30 points sur les véhicules dont la production n’est pas à 65 % effectuée sur son territoire ou dans le Mercosur. Tous les constructeurs, notamment européens, viennent d’annoncer des implantations d’usines sur place. La hausse des coûts de transport, qui représentent désormais jusqu’à 25 % ou 30 % des matières premières industrielles, contribue à ce choix. Délais de livraison, risque de retards, nécessité de maintenir des stocks ou qualité douteuse poussent des industriels à relocaliser. Pendant ce temps, les Chinois surtaxent les importations de véhicules, afin d’accélérer les délocalisations à leur profit. Plus généralement, la Chine a décidé de ne plus se contenter d’être l’atelier du monde, le spécialiste des productions à faible valeur ajoutée. Foxconn, géant taïwanais de l’électronique, sous-traitant d’Apple, Nokia ou Sony, cherche à remonter la « chaîne de valeur ». À la fabrication et l’assemblage s’ajoutent désormais le design et la recherche. Le phénomène est plus marqué encore aux États-Unis. Ford, Caterpillar et General Motors ont choisi d’investir désormais sur le sol américain. US Block Windows, fabricant de fenêtres en Plexiglas, a relocalisé sa production aux États-Unis à cause des délais.
En France, ce sont les industriels qui réévaluent les délocalisations contre l’avis des pouvoirs publics : des opticiens Atol, en passant par les skis Rossignol et les jouets Meccano, les relocalisations se multiplient. En Saône-et-Loire, Qooq vient de relocaliser depuis la Chine une unité de fabrication de tablettes tactiles plus créatives et innovantes, plus performantes et moins chères que l’iPad d’Apple fabriquée par Foxconn en Chine.
D’autant que si l’économie se transforme, la société change aussi. Les hommes et les femmes veulent vivre « à l’échelle humaine ». Ils n’acceptent plus la dégradation de l’environnement au nom du productivisme. Pour toutes ces raisons, la mondialisation est un système du passé, un vieux cadavre à la renverse, aurait dit Sartre.
Il reste que l’ordre ancien résiste. Les gardiens heureux de la mondialisation répètent avec la foi du charbonnier « on ne peut rien contre » sans voir que tous les pays du monde, et surtout les plus ouverts ont décidé de recentrer leurs efforts sur leur propre capacité productive et de défendre leur propre responsabilité écologique. Loin d’être un projet de fermeture, la démondialisation est au contraire celui d’une France et d’une Europe qui se réindustrialisent, plutôt qu’un territoire qui consomme les produits fabriqués ailleurs dans n’importe quelles conditions. Un territoire ouvert à toutes les entreprises qui viendront y produire. L’Europe doit protéger ses industries par des mesures protectionnistes et les soutenir par une politique industrielle vigoureuse. Elle a enfin le moyen d’être concrète et utile aux peuples.
Ce patriotisme industriel, c’est le retour de la gauche parmi ceux qu’elle a pour mission de défendre, ouvriers, techniciens, employés, ingénieurs… Défendre le travail et son prix le salaire, la créativité, la protection sociale, le savoir-faire et l’intelligence productive appartient à la tradition de la gauche. Le protectionnisme raisonné doit être son instrument. Il contient un droit à la prospérité pour tous les peuples. En ce sens, la démondialisation est l’internationalisme du nouveau siècle.
À cette démondialisation, Marine Le Pen n’a rien compris. Elle rêve de miradors autour des frontières et accuse tantôt les « esclaves » chinois d’ôter le pain de la bouche des Français, tantôt les immigrés de leur prendre leur travail. Nous, nous imaginons les règles d’un monde plus juste pour tous, au nord comme au sud. Mais qu’elle soit prévenue que : nous ne lui abandonnerons pas les perdants de la mondialisation, nous serons sur sa route avec nos valeurs de protection du travail et des travailleurs qui n’ont que cela pour vivre.

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