Google+ Montebourg 06: décembre 2011

samedi 31 décembre 2011

Bertrand Monthubert : "2012, année de la démocratie"

On aurait pu croire que la démocratie est un acquis. Une de ces notions qu’on ne peut remettre en question, tant elle a fait la preuve qu’elle est incontournable, et que chacun y aspire.
Et 2011 a montré, à certains égards, combien l’aspiration à la démocratie est forte dans le monde. Avec le printemps arabe, ou les mouvements d’indignés à travers le monde, les occupations pacifiques de places par des citoyens qui entendent bien qu’on les considère comme des citoyens, donc comme des acteurs de la vie politique, le besoin de démocratie s’est exprimé clairement et fortement tout au long de l’année. Et pour cause : à côté des peuples qui devaient conquérir leur liberté, il y a ceux qui subissent l’effritement démocratique. En Europe, le poids des marchés financiers ou des agences de notation a montré combien la souveraineté des peuples se heurte aux prescriptions des pouvoirs financiers. Des gouvernements tombent, non pas parce que leurs citoyens les défient, mais bien parce qu’ils ne conviennent plus aux puissances qui surplombent les Etats. Et combien de commentateurs mettent en doute la capacité des électeurs à prendre les « bonnes décisions », comme si celles-ci étaient une vérité universelle, assise sur des vérités intangibles. Venant de ceux qui n’ont rien prévu de la crise terrible que nous vivons, c’est particulièrement ironique, c’est un affront à l’intelligence collective. La démocratie n’est donc malheureusement pas un acquis, c’est une conquête qu’il faut sans cesse défendre.
En 2012, je suis convaincu que la victoire appartiendra à ceux qui sauront faire pleinement confiance à la démocratie, et la réhabiliter en tant que seul système politique viable. Lors de la campagne de la primaire citoyenne, Arnaud Montebourg a créé la surprise par son score. Pour moi qui l’ai accompagné avec plaisir et enthousiasme dans cette campagne, les raisons de ce succès sont d’un côté un projet politique qui tient tête aux pseudos-évidences qu’on nous assène à longueur de journée pour diminuer la possiblité d’un autre choix politique (la méthode TINA, « There Is No Alternative » chère à Mrs Thatcher), de l’autre une campagne au plus près des gens, avec les stand-ups qui ont rassemblé parfois des centaines de personnes. A la fin de ces meetings improvisés, les gens nous disaient combien ils étaient heureux d’avoir pu parler politique, simplement et directement, avec quelqu’un qui les écoutait et les respectait, loin des plans com’ et des organisations millimétrées qui empêchent toute spontanéité.
Dans l’enseignement supérieur et la recherche aussi, la démocratie a régressé depuis quelques années, avec un pouvoir central qui contrôle de plus en plus les universités et les laboratoires, en organisant larestriction budgétaire pour mieux les tenir, et en concentrant les pouvoirs entre les mains de quelques-uns notamment par les financements du grand emprunt qui contournent les universités et laboratoires et les mettent ainsi en péril dans leur forme démocratique. Là aussi, il faut défendre inlassablement l‘importance de la démocratie, et du respect de chaque membre de la communauté scientifique, qui apporte sa pierre à l’édifice collectif. Là aussi, il faut combattre les dérives d’un pouvoir prêt à faire la politique de l’extrême-droite, dont une terrible expression est la circulaire Guéant. Si vous ne l’avez pas encore fait, merci de signer l’appel que j’ai lancé avec Jean-Pierre Mignard et Fabienne Servan-Schreiber, qui a déjà été signé par plus de 25 000 personnes.
2012 doit donc être l’année du renouveau de la démocratie, et du changement politique autour de François Hollande, que nous allons accompagner vers une victoire nécessaire.
Bonne année 2012 à tous, je forme l’espoir qu’en cette année la démocratie ressorte plus forte, et qu’elle donne à la France un nouveau Président qui la respectera, enfin.

mardi 27 décembre 2011

Paul Jorion "2011 : une année sans histoire"

Tribune publiée sur le blog de Paul Jorion le 26 décembre 2011 :

Ce que l’année 2011 aura brillamment illustré, c’est comment la dérégulation et la privatisation engendrent le dérèglement. C’était prévisible me direz-vous, eh bien, apparemment pas pour tout le monde, et en particulier pas pour les personnes que nous nous évertuons, vous et moi, depuis quarante ans, à asseoir par nos votes à la tête des affaires.
On entend dire bien entendu dans certains cercles que l’effondrement que nous observons se déroule selon un plan prévu. C’est là une vue exagérément charitable de l’intelligence et de la compétence de ceux qui, tant sur le plan officieux que sur le plan officiel, nous dirigent. La panique qui règne en ce moment au sommet réfute à suffisance la thèse du complot.
Que retenir de l’année 2011 ? Une offensive en règle contre l’État-providence, à l’occasion d’une crise de la dette dont on a décidé en haut-lieu que seuls les salariés en règleront la note et dont on a oublié, là aussi, qu’il a été mis en place pour que le capitalisme soit supportable à la masse des perdants de ce système, qui ne protesteraient pas trop si on leur donnait de jouir quand même en paix des petits plaisirs de la vie.
Les salaires extravagants des dirigeants des grosses entreprises furent considérés en 2011 comme une curiosité dont il n’y a pas lieu de se préoccuper spécialement. De même, le fait que les dividendes augmentent alors que le résultat des sociétés baisse. De même encore, le fait que les grosses entreprises dépensent en lobbying des sommes plus importantes qu’elles ne versent en impôts. Simples curiosités que tout cela, tout comme les stock-options, qui tombent dans la catégorie fiscale des « gains exceptionnels », même si elles ont représenté dans les années récentes, 43% des revenus de la fraction la plus fortunée de la population française.
Quand ils ont tendu la main au secteur bancaire, les États sont tombés dans le trou où celui-ci se trouvait déjà. Pourquoi ? « Parce que nous avons vécu au-delà de nos moyens », nous serine la presse bien-pensante. Ah oui ? Ne serait-ce pas plutôt parce que les gains de productivité dus à l’informatisation et à l’automation ont précisément été confisqués sous la forme de dividendes et de rémunérations extravagantes, plutôt que de passer en salaires à ceux dont le travail produisait davantage ? Et que le pouvoir d’achat qui manque à l’appel a très généreusement été masqué par un accès facilité au crédit, lequel fragilise l’économie irrémédiablement en étendant le réseau des créances nécessairement douteuses puisqu’elles seront remboursées à terme à l’aide de salaires insuffisants et déjà hypothéqués. Il suffit alors d’un incident mineur, comme la crise des « subprimes » aux États-Unis, pour que le château de cartes s’écroule à l’échelle de la planète.
Il ne s’agit encore là que de la France, qu’en est-il de la zone euro dans son ensemble, et des mesures prises pour la maintenir en vie ? Trop peu, trop tard, et ceci depuis janvier 2010, quand les difficultés de la Grèce ne purent être ignorées plus longtemps. Les politiques, les financiers, s’efforcèrent de rétablir la confiance, de réunions de ministres des finances en réunions de chefs d’État, à 7, à 8, à 17, à 20 ou à 27. Comme si « la confiance des marchés » pouvait être restaurée à coups de phrases ampoulées ! La confiance, pour ceux-ci, signifie seulement que l’argent prêté leur reviendra, et grossi d’intérêts plantureux pour bien faire. Or les États, à l’image des ménages, sont aujourd’hui fauchés.
Les choses vont-elles pour autant mieux ailleurs ? La nouvelle classe des millionnaires chinois, nous révèle un sondage, ne rêve que d’une seule chose : de s’installer dans le XVIe arrondissement de Paris. Cela ne présage rien de bon pour l’économie chinoise. À moins qu’une bonne nouvelle ne se cache dans la mauvaise : que les dépenses des millionnaires chinois en exil boosteront les exportations de leur mère-patrie – qui ne peut plus vraiment compter sur nos propres achats, à nous Occidentaux, étant donné l’état de nos finances. Autre « BRICS » sur lequel nous comptons pour sauver l’économie mondiale, puisque nous avons nous jeté l’éponge : la Russie, où les manifestants hier se disaient prêts à faire une nouvelle révolution.
Et les États-Unis ? Le plafond de la dette publique a été rehaussé le 2 août pour atteindre le niveau confortable des quinze mille milliards de dollars. Toute amélioration de la situation est désormais impossible, l’opinion publique américaine s’étant clivée entre deux camps : ceux, d’une part, qui refusent toute imposition nouvelle du capital comme des gros revenus « pour ne pas pénaliser l’économie », ajoutent-ils sans rire, et ceux, d’autre part, qui entendent défendre les derniers vestiges de l’État-providence aux États-Unis. La vente des armes à feu dans le pays connaît un boum sans précédent, « dont il est difficile de deviner la raison », ajoutait de manière touchante le commentateur qui rapportait la nouvelle.
Dans le même registre des choses difficiles à expliquer, le fait que les camps d’« indignés » ont poussé comme des champignons à la surface du globe en 2011. Une autre curiosité sans conséquence, n’en doutons pas.

vendredi 23 décembre 2011

Pierre Larrouturou : "On peut prêter aux Etats européens à du 0,02% sans changer les traités"

Article publié sur RTBF.be le 23.12.11

Invité de Matin Première, l'économiste Pierre Larrouturou dresse un double constat. Premièrement, les remèdes des gouvernements européens contre la crise ne soigne pas le mal mais l'aggrave. Deuxièmement, les solutions pour sortir de cette crise existent mais une "oligarchie" s'oppose à leur mise en place.

"Globalement, tout ce que l'on fait depuis quatre ans ne marche pas et aggrave le problème, parce que le diagnostic est faux". L'économiste et agronome français Pierre Larrouturou ne ménage pas les plans d'austérité mis en place par les gouvernements européens ces dernières années. Et l'invité de Matin Première de citer une liste interminable de pays qui se sont engagés dans l'austérité et rentrent, ou sont rentrés, en récession depuis lors.

Citant l’exemple américain, il explique que "pendant 30 ans, avant l’arrivée de Reagan au pouvoir (en 1981), il n’y avait besoin ni de dette privée, ni de dette publique pour nourrir l’économie". 
Durant cette période, "il y a eu un équilibre social : ce qui allait aux actionnaires, ce qui allait aux salariés était à peu près équilibré", constate-t-il. "Mais depuis l’arrivée de Ronald Reagan, depuis le succès des politiques libérales, nos pays ont besoin de dette parce que l’on a consenti trop de baisses d’impôts pour les plus riches et que ce qui va aux salaires est trop bas", affirme-t-il.
Dès lors, ce que l’on ne donne par le salaire, on le donne par le crédit, ce qui a créé une immense dette privée. Par contre, la "bonne nouvelle", c’est que les politiques que mettait en place le président Roosevelt ont fonctionné avant le tournant néolibéral. Et que donc, des solutions sont possibles face à des crises structurelles.
"On est dirigé par une petite oligarchie qui ne pense qu'à ses intérêts"
Cet analyste qui avait vu venir la crise de 2008, prévient aujourd'hui que si l'on maintient le cap actuellement choisi par les autorités européennes, on court tout droit vers un nouveau choc.
En ce qui confirme les réformes des retraites, dont il estime qu'elles aggraveront le problème du chômage car "seulement 19% des gens ont un travail entre 60 et 64 ans". Autrement dit, repousser l’âge de la retraite résultera soit dans des périodes de chômage pour obtenir une retraite complète, soit dans des départs anticipés qui se traduisent par une retraite rabotée.
"Ce qui est vraiment scandaleux, c’est qu’on est dirigé par une petite oligarchie qui pense à ses intérêts au lieu de penser aux intérêts communs", s’offusque Pierre Larrouturou.
"On prête aux banques à des taux 500 fois inférieurs que ceux des prêts accordés aux Etats"
Pour illustrer les effets de ce qu’il dénonce, l’ancien membre du PS français indique que la banque centrale des Etats-Unis a prêté 1200 milliards aux banques au taux de 0,01%. 
"Et cette semaine, la Banque centrale européenne a prêté 480 milliards au taux de 1%". Les banques sont aidées à des taux plancher au nom de la crise quand les Etats doivent payer des intérêts de 4 à 7%, au nom de cette même crise.
Ce "deux poids, deux mesures" est inacceptable dénonce Pierre Larrouturou. Si l’on est capable de prêter de l’argent aux banques à de tels taux, "qu’est-ce qui empêche de le faire pour les Etats ?", pour qu’ils puissent financer les services publics qui bénéficient à toute la population, s’interroge l’ingénieur.
D’autant, précise l’invité, que "dans les statuts de la BCE, il est dit qu'elle peut prêter à des taux de 0,01% à la BEI qui pourrait prêter à 0,02% aux Etats". Ce "sans modifier les traités !", lance l’auteur du livre "Pour éviter le krach ultime", comme on lance un pavé dans une mare.
S’il ne disconvient pas qu’il faille imposer une discipline budgétaire aux Etats, il maintient donc que pour la dette publique passée, il serait possible aux Banques centrales de pratiquer des taux 400 à 500 inférieurs à ceux actuellement pratiqués.
"Ce qui donnerait une bouffée d'oxygène considérable", commente celui qui a récemment quitté la formation Europe Ecologie – Les Verts.
 Julien Vlassenbroek

lundi 19 décembre 2011

"Développement durable, décroissance et démondialisation", par Catherine Charlot-Valdieu et Philippe Outrequin

Peut-on encore parler de développement durable ?

Au moment où les négociations de Durban ont plutôt échoué et où la crise économique et financière a pris le pas sur tous les autres problèmes de développement, il est opportun de se poser la question de savoir si le développement durable n’a pas été un effet de mode et si ce terme a encore un sens.

Il est évident que les approches intégrant les dimensions économiques, sociales et environnementales ont plus que jamais un sens, avec la tentation de beaucoup de dirigeants d’inféoder le social et l’environnement à l’économie.
Mais c’est le terme de développement durable qui est en cause : il est utilisé à toutes les sauces et principalement en le limitant à la sphère environnementale ; de plus le concept de développement durable n’a pas su en vingt cinq ans d’existence proposer une alternative au néolibéralisme et au libre échange, il n’a pas répondu aux aspirations et attentes des populations et c’est là que se situe principalement l’échec des conférences sur le climat ou sur le développement.
Il est aussi nécessaire de mettre en relation le développement durable avec les idées émergentes de démondialisation, de décroissance, de nouveaux indicateurs de richesse qui cherchent à créer ces alternatives.
Le concept de développement durable a aussi été utilisé à différentes échelles du territoire : stratégie européenne, nationale, politiques ou actions régionales ou locales… et ceci ne fait que renforcer la confusion. Confusion entre un concept, une politique et une démarche.
Nous considérons aujourd’hui que ce terme de développement durable n’a réellement de sens qu’à l’échelle locale où des démarches de développement durable peuvent être mises en œuvre : intégrées, transversales, participatives et démocratiques. Au-delà de cet échelon, ce sont d’autres rapports de forces qui peuvent contribuer à définir des politiques environnementales (lutte contre le changement climatique, préservation de la biodiversité…) ou sociales (égalité des sexes, lutte contre le travail illégal…) mais qui ne sont jusqu’à présent jamais intégrées à la dimension économique.

Le texte complet :

Par Catherine Charlot-Valdieu et Philippe Outrequin

Arnaud Montebourg : "La corruption pousse les Français vers le FN"

Interview publiée dans Le Monde le 19.12.11 :


Député de Saône-et-Loire, Arnaud Montebourg s'explique sur les accusations de corruption qui entachent la fédération socialiste du Pas-de-Calais. L'ancien candidat à la primaire socialiste, arrivé troisième au premier tour, se défend de toute "germanophobie" et assure de son soutien "loyal" mais "attentif" le candidatFrançois Hollande.
N'avez-vous pas le sentiment d'avoir déclenché, avec votre lettre sur la"corruption" dans la fédération du Pas-de-Calais, une polémique embarrassante pour le PS ?
Non. Je me suis appliqué à faire discrètement mon travail de secrétaire national à la rénovation, qui consiste autant à moderniser le parti qu'à ne plus couvrir des pratiques détestables. J'ai donc proposé que la direction, après la gestion calamiteuse des Bouches-du-Rhône, dresse un cordon sanitaire afin de protéger le parti. Je déplore que Martine Aubry [première secrétaire du PS], ait pris la responsabilité de rendre ma lettre publique, déclenchant ainsi la polémique que vous évoquez. Reste que mes avertissements ont été entendus : des parlementaires ont été écartés et une commission d'enquête a été nommée.
Jack Lang, dont vous suggérez qu'il est lié aux turpitudes de la fédération, a menacé de porter plainte contre vous si vous ne lui présentez pas d'excuses. Que lui répondez-vous ?
C'est à Martine Aubry que Jack Lang devrait demander des excuses pour avoirrendu publique une lettre confidentielle. Je n'ai fait à ce jour et ne ferai aucun commentaire public sur le Pas-de-Calais, car la victoire de notre candidat François Hollande est mon seul objectif.
dénoncer systématiquement les affaires qui embarrassent votre parti, ne faites-vous pas le jeu de Marine Le Pen ?
La crise de confiance qui touche la politique impose de prendre des mesures qui garantissent l'assainissement de notre République, moralement atteinte. La force de la rénovation que je porte est d'avoir le courage de faire le ménage en notre sein, pour pouvoir nous attaquer aux affaires de la droite qui détruisent l'esprit public. Ce sont la corruption, le clientélisme et l'affairisme au pouvoir, d'où qu'ils viennent, qui poussent les Français vers le Front national.
Le PS a investi ses candidats aux élections législatives. Estimez-vous que votre mouvement a été bien traité ?
Non. La direction du PS n'a pas cru bon d'accorder aux plus de 17 % des voix qui se sont portées sur mes idées une juste représentation. Mes amis ont été l'objet de tous les ostracismes. Cela pose un problème de pluralisme.
Evoquer la renaissance du nationalisme allemand à la veille du déplacement de M. Hollande à Berlin, n'était-ce pas, pour le coup, le gêner ?
Non. Car ce ne sont que les propos publics de notre camarade Sigmar Gabriel, président du SPD, le parti socialiste allemand, qui ne cesse de dénoncer la dérive nationaliste de la droite allemande. Il y a un débat vif en Allemagne, sur le comportement abusif de Mme Merkel. Il faut l'ouvrir en France, puisque la droite française vante chaque jour le prétendu modèle allemand, qu'elle voudrait infliger à la population française.
Qu'avez-vous contre le "modèle allemand" ?
Je suis en sympathie avec la gauche allemande. Mais la droite française rêve d'imiter la droite allemande en écrasant les salaires, imposant à toute l'Europe des classes moyennes et populaires la baisse de la protection sociale, en faisant la politique des banques et en refusant de démanteler le système des marchés financiers qui met sous tutelle les démocraties. C'est le couple "Merkozy" qui a mis, à la tête de la BCE et des gouvernements grec et italien, trois anciens de Goldman Sachs [Mario Draghi Lucas Papademos et Mario Monti] : la banque qui est à l'origine, dans une escroquerie jusqu'ici impunie, de la crise des subprimes américains et du maquillage des comptes de la Grèce !
Jean-Pierre Chevènement plaide pour la tenue d'un référendum sur le traité européen. Etes-vous d'accord ?
Nous n'en sommes pas là. François Hollande a défendu la renégociation avant toute ratification. Il a expliqué que la gauche au pouvoir s'opposerait à ce traité dangereux économiquement et idéologiquement aveugle qui fait du fédéralisme une punition, remplace les Parlements par des tribunaux et continue à faire la politique des marchés contre les peuples.
Préconisez-vous, comme l'a fait M. Hollande, d'en revenir aux critères du traité de Maastricht ?
Les 3 % du traité de Maastricht [seuil de déficit budgétaire maximum] n'ont jamais été respectés en période de croissance. Ils ne pourront l'être en période de crise. Ce que propose François Hollande, c'est, par le désendettement du pays, le retour à la souveraineté. Et la question est : qui paiera le surendettement du pays légué par la droite ? Aujourd'hui, les plans d'austérité sont pour la population et les plans de soutien pour les banques. Je propose l'inverse. Et François Hollande de même.
Vous préconisiez la mise "hors la loi" des agences de notation. Que pensez-vous de la menace de dégradation du triple A français ?
Cela aura de graves et indéniables conséquences : dix milliards de plus de frais financiers environ par an. Nous allons payer très cher la facture de l'incompétence de Sarkozy, qui a placé la France sous la dépendance des marchés, nous a infligé deux plans d'austérité injustes en quatre mois pour préserver en vain ce triple A. C'est bien le président sortant qui a dégradé la France.
Les propos de M. Hollande sur la retraite, qui ont ému la gauche du PS, vous ont-ils heurté ?
François Hollande a proposé de prendre par décret immédiat la décision de laisserpartir à 60 ans ceux qui en ont le plus bavé dans leur parcours professionnel et qui devraient cotiser quarante-quatre ou quarante-cinq ans dans le système actuel, car ils ont commencé à travailler tôt. La retraite à 60 ans comme âge légal de départ reste une mesure fondamentale à rétablir. Elle est pour moi une nécessité publique, surtout pour ceux qui font des métiers pénibles. Notre réforme progressiste, qui fera l'objet d'une grande négociation sociale, devra répondre à cette nécessité.
François Hollande plaide pour un "patriotisme industriel". Cette thématique peut-elle ramener les catégories populaires dans le giron électoral du PS ?
Il est nouveau et remarquable qu'un candidat socialiste évoque l'industrie sur le terrain du patriotisme. Cinq années de sarkozysme ont désindustrialisé le pays, puisque nous avons perdu 750 000 emplois industriels. Sur cette question, il faudraunir nos forces, car c'est une cause nationale. A cet égard, le protectionnisme européen est à mes yeux inéluctable. C'est l'ouverture excessive de nos frontières aux pays low-cost conjuguée à un euro trop fort qui détruit notre industrie.
Quel sera votre rôle pendant la campagne présidentielle ?
Celui d'un partenaire politique, totalement loyal, pleinement engagé, mais attentif.
Propos recueillis par David Revault d'Allonnes et Thomas Wieder

mardi 13 décembre 2011

Sauvez les citoyens avant les banques !

Tribune de James K. Galbraith et Aurore Lelucq publiée dans Le Monde le 12.12.11 :

La crise de la zone euro est une crise bancaire qui a pris la forme d'une série de crises des dettes souveraines. Une crise aggravée par des idées économiques réactionnaires, une architecture défectueuse et un climat politique toxique. Comme la crise américaine, elle est le fruit de politiques de prêts laxistes destinés à des emprunteurs fragiles : le logement en Espagne, l'immobilier commercial en Irlande, le secteur public grec. Les banques européennes ont profité des effets de levier offerts par les actifs toxiques américains.

Quand ceux-ci se sont effondrés, elles ont choisi de se débarrasser des obligations des Etats les plus fragiles au profit des plus forts afin de préserverleur rentabilité, ce qui a plongé l'UE dans la crise.

Dans ce type de crise, le premier réflexe des banques est de feindre la surprise avant de reprocher à leurs clients leurs imprudences voire leurs tricheries. Cela dissimule le fait qu'il fut un temps où les banquiers accordèrent des prêts trop facilement, dans le but d'empocher de généreuses commissions. Cette stratégie de défense des banques fonctionne bien mieux en Europe qu'aux Etats-Unis, du fait des frontières nationales qui séparent les créanciers des débiteurs, et des liens unissant les dirigeants politiques à leurs fleurons bancaires nationaux, qui du coup n'hésitent pas à propager des clichés racistes.

Aux fondements de ce pouvoir bancaire, on trouve une sensibilité qui fait des excédents un signe de vertu et des déficits un vice, un fétichisme de la dérégulation, de la privatisation et des ajustements par le marché. L'Europe du Nord a bel et bien oublié qu'une intégration économique a toujours pour effet de concentrer l'industrie dans les régions les plus riches.

L'Allemagne et maintenant la France font donc la leçon aux pays endettés : rigueur salariale, coupes budgétaires. Des leçons qui sont devenues des injonctions du Fonds monétaire international et de la Banque centrale européenne (BCE) : les nouveaux gueux endettés ne vivent plus en démocratie.

L'architecture de la zone euro aggrave la crise de deux façons : premièrement, les fonds structurels sont trop faibles pour corriger les inégalités régionales et leurs versements sont bloqués, car les conditions de cofinancements sont difficiles à remplir. Il manque aussi des mécanismes interrégionaux de redistribution vers les ménages, comme ceux instaurés aux Etats-Unis : retraite publique, Medicare, Medicaid, etc.

Ensuite, la BCE refuse de résoudre cette crise en achetant les titres des pays fragilisés - au nom du principe selon lequel aider ces Etats revient à lesencourager à s'endetter, un argument renforcé par des craintes inflationnistes. La zone euro a donc préféré se lancer dans la création d'un gigantesque CDO(Collateralized Debt Obligation, adossée à des actifs) appelé le Fonds européen de stabilité financière.

Pourtant, des solutions techniques existent, par exemple la "modeste proposition" de Yanis Varoufakis (professeur d'économie université d'Athènes) et de Stuart Holland (ancien parlementaire britannique) suggère de convertirjusqu'à 60 % du PIB de la dette de chacun des pays de la zone euro en titres européens émis par la BCE, de recapitaliser et d'européaniser le système bancaire, et de lancer un New Deal par l'intermédiaire de la Banque européenne d'investissement. On peut aussi penser à instaurer un droit à la faillite nationale (Kunibert Raffer), à faire de la BCE un "groupe public au service de l'intérêt général et du développement" comme la Caisse de dépôts (Thomas Palley) ou encore à taxer les profits des banques (Jan Toporowski).

De ces très bonnes idées, aucune ne verra le jour. Car en Europe, les termes du débat sont hermétiques aux idées nouvelles, la survie politique reposant sur la capacité à faire "le ménage" dans les comptes publics. Tout est fait pour ne pas affronter la réalité : la crise bancaire. Chaque réunion européenne conduit à l'adoption de sous-mesures perfides et de vraies fuites en avant. Quant au sort des plus faibles, il est au mieux considéré comme un dommage collatéral, voire comme un mal nécessaire.

La Grèce et l'Irlande sont en train d'être détruites. Le Portugal et l'Espagne sont en lambeaux, la crise se propage à l'Italie et la France se débat pourretarder la perte de son AAA. S'il y avait une façon simple de sortir de l'euro, la Grèce l'aurait déjà fait. Le seul pays qui pourrait choisir cette voie est l'Allemagne.

Pour les autres, il s'agit de choisir entre le cancer ou la crise cardiaque, à moins d'un changement radical en Europe du Nord qu'aucun des partis socialistes allemand ou français à même d'accéder au pouvoir ne semble capable d'apporter. Alors on se dirige vers une explosion sociale, doublée d'une panique financière et d'un inexorable retour de l'émigration. Ne reste qu'à compter sur la capacité des citoyens européens à se défendre.

Ne faites pas la même erreur historique que nous. Quand les Etats-Unis décidèrent d'intervenir en Irak, la vieille Europe n'hésita pas à dire que notre pays faisait une erreur. Ce fut un soulagement pour les opposants à la guerre, mais un affront pour le gouvernement. Aujourd'hui, c'est un américain de la vieille Amérique, celle de la guerre civile, du New Deal qui tente de dire à ses amis européens qu'ils sont en train de faire une erreur historique en refusant d'entendre des idées de bon sens, c'est-à-dire de faire face à une situation exceptionnelle.

Emmanuel Todd invité de "Bourdin 2012" sur BFM TV le 09.12.11


Bourdin 2012 : Emmanuel Todd par BFMTV

Contre la mondialisation-mayonnaise de Raphaël Enthoven

Raphaël Enthoven a publié plusieurs articles en s'en prenant avec une surprenante virulence à la notion démondialisation, dont le dernier en date, "La démondialisation, une idée fausse et arrogante" a été publié dans Libération le 27 novembre 2011 (lire ici).


FRANÇOIS-XAVIER PETIT Professeur agrégé d’histoire, et DAVID DJAÏZ Elève à l’'Ecole normale supérieure (Ulm) lui répondent :


Contre la mondialisation-mayonnaise de Rahaël Enthoven


Article publié dans Libération le 27.11.11

" La démondialisation s’est installée dans le débat présidentiel et n’en finit plus de susciter commentaires et débats. C’est bien légitime à condition que les arguments avancés ne soient pas malhonnêtes ou ignorants de ce que le concept recouvre. Parmi les interprétations erronées, celle du philosophe Raphaël Enthoven se distingue par son acharnement. Nous voudrions ici nous attarder sur certains de ses propos. Pour ce passeur talentueux de savoir en effet, depuis quelques mois, rien ne va plus. Son analyse philosophique se mue en commentaire de l’actualité.
Loin de nous l’idée saugrenue d’empêcher le philosophe de se mêler de la chose publique car, comme Althusser, nous pensons que la philosophie se doit d’être «intervention théorique dans la politique, intervention politique dans la théorie». Néanmoins il arrive souvent aux philosophes qui se mêlent de politique de dire un certain nombre de bêtises, comme toujours lorsque la rencontre entre deux ordres apparemment aussi hétérogènes n’est pas bien négociée. Il nous semble, cher Raphaël Enthoven, que vous tombez dans cet écueil, spécialement lorsque vous vous attaquez à la démondialisation d’Arnaud Montebourg.
Le 27 novembre, lors du forum de Libération à Lyon, vous avez à nouveau sonné la charge contre la démondialisation, dans des termes très durs. «Idée fausse, arrogante, contradictoire et démagogique.» Rien que ça ! Voilà des adjectifs bien choisis puisqu’ils désignent à eux quatre ce qui est antiphilosophique par excellence : le faux s’oppose au vrai, qui est la fin de toute investigation philosophique ; l’arrogance s’oppose à l’humilité et à la modestie qui doivent caractériser celui qui cherche infatigablement la sagesse ; la contradiction enfreint un principe logique et philosophique sacré, celui de ne pas dire tout et son contraire ; enfin, la démagogie caractérise le sophiste, ennemi du vrai philosophe, prêt à dire n’importe quoi pour flatter ses interlocuteurs.
L’on serait en droit d’attendre des arguments pour étayer un propos aussi virulent. Malheureusement, ils ne sont pas au niveau. La démondialisation serait «arrogante» parce qu’elle supposerait que «la petite France peut changer le monde». Est-il besoin de rappeler que la démondialisation est née dans un pays du Sud, aux Philippines, sous la plume de Walden Bello ? Est-il besoin de mentionner que la démondialisation est un projet européen, puisqu’elle a pour but la convergence sociale et fiscale du Vieux Continent ? Est-il besoin de signaler que le protectionnisme proposé par les défenseurs de la démondialisation est écologique, puisqu’il s’agira surtout de taxer les marchandises produites dans des conditions environnementales scélérates, et altruiste puisqu’une partie des excédents ainsi dégagés sera reversée aux pays émergents pour financer leur développement interne ?
Plus grave encore, la démondialisation serait selon vous une notion«fausse»«parce qu’elle repose sur l’idée qu’on peut remonter le temps. Ce serait comme vouloir défaire une mayonnaise : on ne retrouve jamais l’huile, les œufs et la moutarde !» L’argument de l’irréversibilité du temps nous paraît douteux : de quel temps parlons-nous ? Le temps de la physique ou de la biologie n’est pas le temps historique. Or la mondialisation telle qu’il faut l’entendre est un processus historique et politique. Elle est le résultat de choix politiques donc réversibles comme l’organisation méticuleuse de la déréglementation financière et monétaire mondiale, depuis les accords de la Jamaïque (1971). Par l’analogie de la mayonnaise (analogie étrange s’il en est !) vous semblez suggérer qu’entre l’Etat-nation, entité close, fermée sur elle-même, et la «mondialisation-mayonnaise», obéissant au paradigme du «tout est dans tout», il n’y a point de salut. Or entre ces deux points extrêmes, terreaux de l’extrémisme, qu’il soit national ou libéral, il existe un point d’équilibre : l’intégration régionale.
La démondialisation ouvre précisément un nouvel espace et nous offre la possibilité d’un autre imaginaire. Elle n’est nullement un repli haineux derrière ses frontières, mais elle programme la fin de la concurrence forcenée à l’échelle mondiale qui pousse les travailleurs d’ici à détester ceux de là-bas parce qu’ils leur prennent leurs emplois, et inversement, ceux de là-bas à traiter d’ingrats les «riches» d’ici qui ne veulent rien partager. La démondialisation casse la spirale de la violence. Ce n’est pas elle qui crée les antagonismes, elle les résout. En changeant le rapport au temps et au lieu, en régionalisant les économies et les sociétés, elle introduit la possibilité de vivre autrement. La démondialisation, c’est le calme, la respiration dans un monde asphyxié. Alors, comme un jeu de dominos, elle pourra transformer tous les pans de l’économie, lentement : la production, d’abord, en protégeant les industries stratégiques et en permettant de dégager des marges de manœuvre pour innover ; la consommation, ensuite, en ressuscitant la demande intérieure et les productions locales ; l’échange, en établissant les conditions de respect des normes sociales et environnementales faute de quoi un tarif douanier sera appliqué ; l’Europe, en lui donnant l’occasion d’être enfin concrète et utile pour les peuples.
Aristote faisait de l’étonnement l’origine de la philosophie. L’étonnement, c’est la capacité à accueillir la nouveauté et à la penser. La démondialisation, projet inédit, mérite mieux que d’être comparée au «national-socialisme» comme vous l’avez fait. C’est là un propos offensant et presque diffamatoire pour les 460 000 électeurs d’Arnaud Montebourg. Pourquoi le tenir, alors que la démondialisation est le meilleur rempart face à la poussée presque irrésistible de l’extrême droite ? Au contraire, refuser d’affronter l’extrême droite, dédaigner son électorat et les problèmes quotidiens qu’il affronte, c’est faire preuve d’un esprit de Munich ! Il nous a semblé, cher Raphaël Enthoven, que vous avez manqué à vos devoirs en attaquant si frontalement la démondialisation sans prendre le temps d’y réfléchir sérieusement. Il nous a aussi semblé bon de vous le faire savoir poliment car tous les égarements peuvent être corrigés et pas seulement ceux suscités par la mondialisation. "

Todd : la France n'est pas l'Allemagne, ce n'est pas germanophobe de le dire

Propos recueillis par Philippe Cohen - Marianne | Mardi 13 Décembre 2011


Profitant de la polémique née de la saillie d'Arnaud Montebourg, l'anthropologue revient sur le suivisme des milieux dirigeants français à l'égard de l'Allemagne. Pour lui, les contours du nouveau Traité semblent indiquer que Sarkozy, Fillon et Juppé sont passés de la servitude volontaire traditionnelle de la bourgeoisie française à la servitude tout court , comme s'ils ne représentaient plus que les intérêts les plus étroits des banques françaises.

Les propos d’Arnaud Montebourg et d’autres dirigeants socialistes dénonçant le comportement des responsables allemands dans la crise européenne ont fait surgir une polémique sur « la germanophobie ». La jugez-vous inutile ou significative ? 


Emmanuel Todd : Elle est utile, mais il faut la mener jusqu’au bout.  J’ai été frappé par la bonne conscience des dirigeants de droite. Ils pensaient pouvoir intimider ceux des hommes politiques qui posent pourtant une vraie question. Alors que la grandeur de la culture française est la notion d’homme universel, sa grande faiblesse est de ne pas être capable d’analyser des sociétés différentes, au nom, justement, de cet universalisme. Dans les années d’après-guerre, ne pas parler de la différence allemande était de bonne politique. Mais nous ne sommes plus dans l’après-guerre. Personne ne va faire la guerre à personne et des problèmes économiques  nouveaux se posent en Europe, qui résultent largement des différences de culture et de mœurs  entre peuples européens. Nous devons donc analyser le comportement spécifiques de l’Allemagne et en saisir les racines anthropologiques pour comprendre la nature et la profondeur des contradictions de l’Europe. 

  

Pouvez-vous préciser cette singularité allemande ? 

L’Allemagne a conduit une adaptation particulière à la globalisation. Elle a délocalisé une partie de la fabrication de ses composants en Europe de l’Est, hors zone Euro, pour profiter du très bas coût du travail. Elle a pratiqué en interne une politique de désinflation compétitive en comprimant sa masse salariale. Le salaire moyen allemand a baissé de 4,2% en dix ans. L’Allemagne a obtenu un avantage compétitif, non sur la Chine – dont les taux de salaire sont vingt fois inférieurs, et le  déficit commercial de l'Allemagne avec ce pays est d'ailleurs comparable à celui de la France, autour de 20 milliards d’euros –, mais sur les autres pays de la zone euro dans lesquels une politique de compression salariale n’est pas concevable pour des raisons culturelles. L'euro, qui empêche structurellement l’Espagne, la France, l’Italie et les autres pays de l’Union de dévaluer, a fait de la zone euro un espace d’exportation allemande privilégiée. C’est ainsi que sont apparus des déséquilibres commerciaux entre l’Allemagne et ses partenaires depuis la création de l’euro. En fait, ce sont ces déficits commerciaux internes à la zone euro qui sont la réalité du problème européen et non les déficits budgétaires qui n’en sont qu’une conséquence lointaine. 



Cette politique allemande est analysée comme une évidence, un lieu commun depuis des années, y compris par des économistes « mainstream » tels que Xavier Timbeau ou Patrick Artus. Continuer à ne pas parler de l’Allemagne revient à s’interdire a priori de poser le bon diagnostic sur la crise de l’euro. Il faut donc se demander pourquoi dans leurs discours, Sarkozy, Fillon et Juppé n’évoquent pas ce jeu économique très particulier de l’Allemagne. 

  
Sarkozy a cependant parlé, dans son discours de Toulon, du traumatisme allemand lié, selon lui, à l’hyperinflation des années 1920. 

Mais c’est justement cela qui est très intéressant ! Un traumatisme psychique est évoqué. La seule spécificité allemande que nous sommes capables d’évoquer est d’ordre pathologique. Ceux qui sont censés lutter contre la germanophobie semblent en fait tétanisés par la perception de l’Allemagne comme un grand malade qu’il ne faudrait surtout pas brusquer sous peine d’encourir un autre dérapage encore plus inquiétant … Nicolas Sarkozy et ceux qui, comme lui, pensent qu’il convient de ménager l’Allemagne, sont enfermés dans l’histoire trouble du xxe siècle. Ils n’arrivent pas à penser qu’il s’agit d’un pays normal mais différent, possédant des atouts et des faiblesses et que  les concepteurs de la monnaie unique – français –ont mis, par inadvertance, dans une position dominante qu’elle ne recherchait pas forcément. L'Allemagne profite de cette position parce que personne n’ose rien dire. Si on s’émancipe de la névrose allemande des élites politico-économiques françaises, on revient dans l’analyse d’un monde normal:  des rapports de force économiques et stratégiques dans lesquels nous voyons se développer une stratégie allemande spécifique élaborée sans aucune concertation avec ses partenaires européens. 



Exemple : sans aucune concertation préalable, alors que le sujet concerne tout le continent, l’Allemagne choisit de renoncer au nucléaire. Cette politique suppose un accord stratégique avec la Russie que personne, et surtout pas les écologistes, n’évoque dans le débat public. 


Il existe bien une névrose française vis-à-vis de l’Allemagne, une incapacité à la regarder telle qu’elle est et qui interdit de voir à quel point ce pays construit une stratégie singulière, indépendante de toute idée de solidarité européenne. Certains  européistes de tradition anglophobe se sont félicités de l’isolement du Royaume-Uni lors de la dernière phase de la crise européenne. Ils semblent avoir déjà oubliés que la France a mené sa dernière guerre aux côtés de ses fidèles alliés britanniques en Libye,  sous l’œil désapprobateur de l’Allemagne, qui, elle, parfaitement cohérente, s’efforce, chaque fois qu’elle le peut, de contrecarrer l’action de la France en Méditerranée. Henri Guaino a, d’ailleurs, été l’une des victimes de cette stratégie cohérente qui a envoyé au tapis son Union pour la Méditerranée. 


Les Allemands ne seraient-ils pas choqués d’entendre parler d’eux de cette façon, comme s’ils étaient différents de nous ? 

Pas du tout , ils seraient soulagés d'avoir enfin le droit d'exister tels qu'ils sont, puisque, à la différence de la tradition française, le socle culturel allemand n’est pas fondé sur l’idée d’homme universel. Pour les Allemands, il est naturel de penser les cultures comme différentes, avec des aptitudes économiques différentes. Je vais prendre un exemple. Je viens de lire un livre très intéressant, Hidden Champions, écrit par Hermann Simon,  responsable d’un cabinet allemand de conseil en entreprise. L’ouvrage étudie à l'échelle mondiale le succès des PME exportatrices dans des niches spécifiques pour lesquelles elles disposent d’un avantage décisif de qualité et de technologie et qui ont profité de la globalisation. L’auteur n’hésite pas à dire que le monde germanique – l’Allemagne mais aussi la Suisse alémanique, l’Autriche et la Scandinavie – est le territoire le plus fécond pour ce genre d’entreprise. Bref, cette analyse pourrait être qualifiée de vision ethnique de l’économie. Simon souligne d’ailleurs l’insertion rurale de ces entreprises et le caractère familial et patriarcal traditionnel de leurs structures d'autorité. 


Faut-il forcément le croire ? 

La loi que décrit Simon n’est pas absolue. On peut trouver des zones de PME exportatrices similaires au Japon et dans quelques régions françaises, comme la Vendée ou Rhône-Alpes. Ce phénomène relève d’une analyse anthropologique planétaire qui dépasse le cas allemand. Les sociologues de la famille appellent famille-souche les systèmes familiaux paysans désignant l’aîné des garçons comme héritier, imposant sa cohabitation avec ses parents, et définissant les autres frères et sœurs comme inférieurs. Or, cette famille-là, qui certes n'existe plus dans les pays avancés,  a néanmoins transmis ses valeurs – autorité, inégalité, discipline –, bref la hiérarchie sous toutes ses formes, aux sociétés industrielles et postindustrielles. De ce point de vue, et c’est là que l’on s’éloigne de toute idée de germanophobie, le Japon ne diffère guère de l’Allemagne. Les sociétés japonaises et allemandes combinent une ressemblance de structures familiales originelles et une grande similitude économique : puissance industrielle, excédent de la balance commerciale. Il y a des différences: la culture japonaise est obsédée par le désir de ne pas blesser autrui, la culture allemande valorise une franchise brutale. 


La démographie vieillissante dans les deux pays est une autre similitude. 

Ces deux pays ont les populations les plus âgées au monde. L’âge médian y est de 44 ans, contre 40 en France, et la fécondité y oscille entre 1,3 et 1,4 enfant par femme, contre 2 en France. Ces différences de fécondité s’expliquent bien sûr par un statut différent de la femme. En France, les femmes peuvent combiner travail et enfants quand elles doivent choisir entre les deux en Allemagne ou au Japon. 


La famille française d’autrefois était-elle elle si différente ? 

La famille parisienne du bassin parisien était construite sur des principes opposés. L’arrivée à l’âge du mariage supposait pour les enfants la fondation d’une unité domestique autonome. Les héritages étaient divisés entre tous les enfants, garçons et fille, de façon égalitaire. Les valeurs de ce système étaient la liberté et l’égalité, devise implicite des familles avant d'être celle de la République. 


N’est-ce pas la différence de régime démographique qui explique les comportements divergents ? 

La vérité de l’Allemagne et de la France est que tout y est différent : démographie, statut des femmes, interactions familiales, structures industrielles. Mais pourquoi avoir peur de cette diversité ? Ce qui est inacceptable est de faire comme si ces différences n’existaient pas. Quand Nicolas Sarkozy déclare dans Le Monde (du 13 décembre) : « Nous n’avons pas le droit de diverger avec l’Allemagne, car la divergence conduit à l’affrontement. », il montre qu’il ne comprend rien à la situation et aux relations franco-allemandes. Dans le contexte de déséquilibre commercial devenu un gouffre sous sa présidence nous devons nous poser la question, très inquiétante, du  rapport au réel de notre président. Mais en vérité tout cet entretien abracadabrant pose la question du rapport au réel du Président français. 


Mais pourquoi les Allemands acceptent-ils ce que les Français refusent, la rigueur et l’austérité ? 

Ce sont ces valeurs de discipline et de hiérarchie qui ont permis l’acceptation par la population de la désinflation compétitive. Ce sont des valeurs d’intégration des individus, à la famille autrefois, à la collectivité aujourd’hui, qui ont permis l’émergence d’un patronat organisé délibérant collectivement d’une stratégie patronale globale dont Angela Merkel n’est probablement que la représentante. 


Votre analyse ne suppose-t-elle pas quelque chose d’anormal dans la culture allemande ? 

Non, elle est complètement normale ! Mais comme toutes les cultures humaines, elle n’est pas que rationnelle. Le système néolibéral est en crise, il s’effondre à cause de ses contradictions internes. Chaque peuple réagit à sa manière en se ressourçant dans sa culture originelle. C’est d’ailleurs ce qui m’a frappé en visitant les zones dévastées par le tsunami lors d’un voyage récent au Japon : la solidarité horizontale des groupes - communautés, entreprises -, au coeur de la culturelle traditionnelle , s'y est substituée, pour assurer la reconstruction, aux institutions politiques dépassées. L'autorité est au Japon plus diffuse, moins exclusivement verticale, plus courtoise aussi, qu'en Allemagne. Le refus de Cameron et des Britanniques marque sans doute le début d’une phase dans laquelle la Grande-Bretagne ira chercher dans sa culture la plus profonde -un sens absolu de la liberté qui n'exclut pas l'appartenance collective à une nation-  ce qui lui permettra de surmonter la crise. L’adaptation à la globalisation de l’économie allemande s'est appuyée sur un ressourcement et un renforcement de la culture traditionnelle de l’Allemagne. Cela dit,  les cultures autoritaires ont toujours deux problèmes fondamentaux :  la rigidité mentale et  l'anxiété du chef. Je m’explique : quand on y est pris dans une structure hiérarchique qui fonctionne , tout le monde se sent bien, sauf celui qui est tout en haut de la pyramide. 


Vous pensez à Hitler ? 

Non, plutôt à Guillaume II, et aussi à l’armée japonaise qui est entrée en guerre sans que personne ne sache qui l’a décidé. La rigidité est souvent surmontable: le patronat allemand a très bien compris que la mort de l’euro le mettrait en danger, à cause de la possibilité qu'elle donnerait à la France et à l’Italie de dévaluer et donc de gagner en compétitivité face aux entreprises allemandes. Son comportement est donc rationnel et pragmatique, il veut sauver l'euro , et Angela Merkel suit. Mais je sens aussi dans la volonté d’inscrire dans les constitutions nationales des règles absolues de fonctionnement économique l’expression d’une angoisse,  comme si l’on voulait remplacer le peuple libre ou le chef raisonnable par une autorité automatique qui règlerait le problème des Allemands avec l’autorité de dernière instance. Le concept de règle d'or, qui veut mettre "hors histoire" un élément de l'activité humaine, est il faut le dire intrinsèquement pathologique. Mais les dirigeants Français ont favorisé, encouragé cette pathologie, poussant la culture autoritaire allemande sur sa pente dangereuse naturelle. La politique française pourrait être en train de rendre l'Allemagne anormale. 


Cette vision n’est-elle pas un peu ancienne ? Cette typification des genres nationaux n’est-elle pas chamboulée par la modernité ? 

Ecoutez. Je vais prendre brutalement un exemple pour bien me faire comprendre. Nous sommes sur une route française. Des gendarmes sont cachés pour surprendre des excès de vitesse. Des appels de phare issus de la communauté délinquante française nous avertissent pour faire attention. Nous voici en Allemagne. Quelqu’un gare mal sa voiture. Un voisin appelle la police. Le fonctionnement concret de l’économie a un rapport avec ces comportements sociaux standard qui définissent un rapport fondamental à l’autorité. Admettons, sans les juger, mais une fois pour toutes, que la France et l'Allemagne sont deux mondes différents. La règle d’or a un sens - certes pathologique - dans l’un de ces deux mondes et aucun dans l’autre. Ou alors, nos dirigeants, qui nous donnent l’Allemagne en modèle, doivent avoir le courage de nous demander de dénoncer nos voisins quand ils garent mal leur voiture… D'ailleurs la règle d’or du futur traité européen suppose non seulement une discipline parfaitement intériorisée mais aussi la surveillance du budget du voisin. 


Vous allez bientôt me parler de Bismarck.  N’est ce pas de la germanophobie ? 

Non, c’est de l’anthropologie de type culturaliste dans la tradition américaine. Quant à Bismarck, je dois confesser mon admiration pour le personnage, l’un des très rares conquérants qui ait su s’arrêter une fois l’unité allemande acquise. Tout le contraire de Napoléon ou de Guillaume II. 


On peut néanmoins comprendre que les Allemands, qui ont déjà eu le sentiment de payer fort cher la réunification, ne souhaitent pas financer les Grecs ou les Italiens. 

La population allemande dans son ensemble a tout à fait le droit de ne pas comprendre le mécanisme qui a mené aux déficits commerciaux des pays du Sud et par là même aux déficits budgétaires, et ce d’autant plus que les performances à l' exportation de l'Allemagne  n’ont pas vraiment profité à sa population. 


Comment  expliquer cette soumission du gouvernement français ? Le syndrome de Montoire ? 

Si je cherchais la source de ce comportement, je n’irais pas du côté de Vichy. D’abord parce que la Wehrmacht n’est pas là, et ensuite parce que la France dispose de l’arme nucléaire. Le fondement du comportement des classes supérieures provient de deux facteurs. D'abord un fantasme bourgeois français traditionnel: ah comme ce serait bon de gouverner une population disciplinée ! 


Mais il se passe aussi quelque chose d’assez neuf dans les relations entre les classes dirigeantes françaises et allemandes. L’un des traits communs à toutes les sociétés développées est l’émergence d’un groupe de 1% les plus riches fortement associé au système bancaire et aux activités financières. Un rapport nouveau est en train de s’établir entre les 1% français et les 1% allemands. L’établissement de la monnaie unique et d’une Banque centrale est en train de créer une domination de l’oligarchie allemande sur l’oligarchie française, telle qu'il n'en avait jamais existé dans l’histoire. Nous découvrons aujourd’hui que les Etats ont perdu leur capacité de création monétaire tandis que les banques ont conservé la leur mais, supervisée depuis Francfort. Un anthropologue est moins intéressé par le statut théorique de la Banque centrale européenne que par le fait qu’elle est installée en Allemagne. Le FMI est de mœurs américaines parce qu’il est à Washington. La BCE est allemande parce quelle est à Francfort même si son président est originaire d’un pays latin. Ainsi les banques françaises sont-elles placées sous une tutelle externe. Ce qui me frappe depuis le début de cette crise est de constater à quel point le gouvernement français – en fait Sarkozy plus encore que Fillon – se comporte comme le représentant des banques française auprès d’une instance supérieure, et tente d’obtenir de l’Allemagne une certaine protection des intérêts bancaires français. Pour moi, l’élément le plus important du futur  nouveau Traité est cette disposition selon laquelle il n’y aura jamais plus de défaut sur la dette. Un traité international pour protéger les riches: on vit une époque formidable! aurait dit Reiser. 


Pourquoi les dirigeants européens réitèrent-ils la même illusion que celle de Maastricht, croire qu’un texte va régler tous les problèmes d’un continent ? 

L’analyse historique de ce processus n’est pas simple. Les oligarchies qui émergent sont récentes, et non stabilisées. Mais le lien nouveau entre la France et l’Allemagne va au-delà de la germanophilie des classes dirigeantes. On est passé de la servitude volontaire à la servitude tout court. Une telle évolution est cependant périlleuse pour le gouvernement car le support social de cette politique est très étroit, au maximum une caste de 1% et non plus une couche de 20 ou 30% qui constituait le noyau dur du oui à Maastricht. On accuse toujours le PS de laisser tomber les classes populaires. Mais la droite est en train, elle, de se séparer des classes moyennes. 


Pensez-vous que les Français auront la capacité de résister à une nouvelle séquence d’austérité et de déflation ? 

Si j’en crois les statistiques de l’OCDE ainsi que les travaux de l’économiste Thomas Piketty, l’évolution des inégalités en France est contradictoire : d’un côté, depuis les années 2000, on constate un enrichissement considérable des 1% des Français, et plus encore et surtout des 0,1% les plus riches, mais de l’autre, les écarts entre les 9 % suivants et le reste de la population ne sont pas accentués, contrairement à ce qui s’est passé dans les autres pays développés. On comprend mieux les exhortations frénétiques des oligarques français à abattre l’Etat-providence ! Le principe d’égalité qui régit la société française continue de fonctionner. Ce qui constitue une menace, et un vrai suspense : cette hyper élite de 0,1% va-t-elle garder le pouvoir ou devoir s’expatrier ?  La France n'est-elle pas sur le point , face à la crise, de se ressourcer dans ce qui fait sa nature et sa force: la liberté et l'égalité ?